12.09.2011
Vieille barque

Souvent je voudrais ressembler au fameux Joshua qui contemplait le « Spray » abandonné dans les dunes du Cap Cod (Massasuchetts)). En attendant de le reconstruire, le vieux marin passait sa main sur les bordés défaits de son canot et en éprouvait les membrures orphelines en maugréant. Je voudrais comme lui, porter le vieil habit des marins d’autrefois, un melon cabossé sur le crâne et un paletot noir délavé, façon redingote, avec une belle chaîne de montre barrant mon gilet. Ma moustache aux pointes relevées dissimulerait mon sourire et un monocle sortirait de ma pochette. Après l’avoir tout refait à neuf, Slocum a mené son canot autour du monde par les Fidji et le cap des Vierges.
Je rêve de cette fin du XlX° d’où je pourrais contempler ma propre navigation, juger de mon embarcation délabrée, elle aussi à demi envahie par le sable, les maïeux et les chardons bleus. Le monde de cette époque était loin d’être fini comme aujourd’hui. Bien entendu, des découvertes immenses nous attendent encore, avec des îles inconnues et des détroits interdits, du moins je le suppose, et je l’espère pour les générations à venir. Mais elles demandent des moyens sophistiqués, hors de portée de navigation pour ma barque à moitié pourrie.
Pour m’en consoler, je refais des itinéraires d’autrefois, je revis mes premières peurs et mes premiers désirs ; je mesure de mes voyages, les avancées et les reculades, le temps perdu et les bravades, les désirs violents et la douceur des sentiments. Sous mes airs de gentleman marin, commandant des voiliers à sept mâts et à quatre vingt voiles, je m’interroge sur la réalité des tempêtes et le poids des mamelles du vent qui m’ont poussé sur les mers incertaines de ma vie. Ai-je bien tracé mon cap ? Ai-je seulement tenu la barre ?
J’ai bien trop conscience d’avoir été le jouet des circonstances. Les chemins de mon enfance ont déboulé dans les paysages de mon existence sans même que j’y prenne garde. Tout au plus ai-je choisi entre ma droite et ma gauche, entre le haut du trottoir et le caniveau, entre l’herbe et les pierres, entre les calmes et les tempêtes. De deux maux je prenais tantôt le meilleur, tantôt le pire. Mais dans tout cela, si confus, si imprévisible, j’étais malgré tout un marin, c’est à dire un homme libre. Et souvent j’éclatais de rire comme au théâtre…, petite pluie abat grand vent me disais-je et au Diable les ciels pommelés et les queues de jument.
J’ose à peine toucher à cette barque échouée que j’examine d’un air circonspect. A voir les carvelles rouillées et les poulies bloquées, les haubans détendus et les panneaux défoncés, on pourrait croire qu’il s’agit d’un vrai cadavre, dans un vrai cimetière. Mais je dois prendre garde aux liserons laineux et aux mélilots qui fleurissent dans les ruines. L’âme du vieux canot habite bien là, hantée par des poignées de rêves et des montagnes bleues imaginaires. Les chansons douces peuplent encore son glorieux paradis et quelque part, dans les profondeurs de sa quille ensevelie, résident les derniers secrets intimes et brûlants du bonheur.
12:30 Publié dans Chants de Noroît, poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : navigations intérieures, poésie, vieillesse, bonheur | |
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13.04.2011
Amours impassibles
Il ne sert à rien aux aveugles de parcourir les cimes. Ils ne font pas de différence entre le jaillissement phallique des séquoias géants et la mollesse des saules vautrés dans les mares putrides. Ils piétinent sans le savoir les capillaires, les nombrils de Vénus et les myrtilles. Ils ignorent les buissons troubles où les frelons font leur miel parmi les amanites aux relents de tubéreuse. Ils sont sourds aux chuintements érotiques des batraciens, tapis dans leurs terriers humides. Ils dédaignent les arbouses trop mûres qui pleurent d’être enfin cueillies. La vie est une pensée sauvage aux tréfonds des mythes qui s’échangent de cavernes sombres en cavernes sombres depuis le paléolithique, et peut-être avant.
Avec l’âge, les bandeaux tombent et les garrots se dénouent. Les poètes acrobates marchent sur les fils et s’élancent dans leurs trapèzes, ils pirouettent autour des mâts métalliques et trépignent sur les trampolines. Ils captent la fulgurance de l’air et vibrent comme des vitres aux limites. Les échos vont de branche en branche et les oiseaux tantôt faucons, tantôt pinsons, font pleurer les violons et grincer les trombones et les clairons. L’orphéon troublant remplit de tumulte l’azur et explose l’orage dans un long cri, cyclonique et violent. Les femmes repues aux formes pleines tombent de sommeil et de félicité, pendant que leurs hommes amaigris lancent vainement vers le ciel leurs bras d’orgueil impuissant. Ensemble, ils s’abandonnent pour la fin des temps.
Par moments, au comble de la sérénité, je me vois moribond, avec la voix hésitante et le terne regard de ceux qui s’éloignent. Tout le jour j’ai scruté l’horizon et interrogé les dieux des Ecritures. Il n’y a ni archevêques, ni ayatollahs, ni mandarins. Tous les rois mages sont muets. Je n’ai pas de vérités, seulement des certitudes. A cet instant, véritable héros à l’antique, je fais des vœux pour que mon corps parte en flammes très hautes au bord du Gange, dans un brasier activé par des chamanes, des hindous faméliques aux yeux graves. L’odeur est puissante, d’encens et de chair consumée. Dans les cendres encore chaudes, je prie pour qu’une diva lascive au cœur tendre recueille en douceur les quartz vitreux de mes amours impassibles.
10:56 Publié dans Chants de Noroît, poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, poésie, acrobate | |
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