13.04.2011
Amours impassibles
Il ne sert à rien aux aveugles de parcourir les cimes. Ils ne font pas de différence entre le jaillissement phallique des séquoias géants et la mollesse des saules vautrés dans les mares putrides. Ils piétinent sans le savoir les capillaires, les nombrils de Vénus et les myrtilles. Ils ignorent les buissons troubles où les frelons font leur miel parmi les amanites aux relents de tubéreuse. Ils sont sourds aux chuintements érotiques des batraciens, tapis dans leurs terriers humides. Ils dédaignent les arbouses trop mûres qui pleurent d’être enfin cueillies. La vie est une pensée sauvage aux tréfonds des mythes qui s’échangent de cavernes sombres en cavernes sombres depuis le paléolithique, et peut-être avant.
Avec l’âge, les bandeaux tombent et les garrots se dénouent. Les poètes acrobates marchent sur les fils et s’élancent dans leurs trapèzes, ils pirouettent autour des mâts métalliques et trépignent sur les trampolines. Ils captent la fulgurance de l’air et vibrent comme des vitres aux limites. Les échos vont de branche en branche et les oiseaux tantôt faucons, tantôt pinsons, font pleurer les violons et grincer les trombones et les clairons. L’orphéon troublant remplit de tumulte l’azur et explose l’orage dans un long cri, cyclonique et violent. Les femmes repues aux formes pleines tombent de sommeil et de félicité, pendant que leurs hommes amaigris lancent vainement vers le ciel leurs bras d’orgueil impuissant. Ensemble, ils s’abandonnent pour la fin des temps.
Par moments, au comble de la sérénité, je me vois moribond, avec la voix hésitante et le terne regard de ceux qui s’éloignent. Tout le jour j’ai scruté l’horizon et interrogé les dieux des Ecritures. Il n’y a ni archevêques, ni ayatollahs, ni mandarins. Tous les rois mages sont muets. Je n’ai pas de vérités, seulement des certitudes. A cet instant, véritable héros à l’antique, je fais des vœux pour que mon corps parte en flammes très hautes au bord du Gange, dans un brasier activé par des chamanes, des hindous faméliques aux yeux graves. L’odeur est puissante, d’encens et de chair consumée. Dans les cendres encore chaudes, je prie pour qu’une diva lascive au cœur tendre recueille en douceur les quartz vitreux de mes amours impassibles.
10:56 Publié dans Chants de Noroît, poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, poésie, acrobate | |
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