12.09.2011

Vieille barque

 

 

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Souvent je voudrais ressembler au fameux Joshua qui contemplait le « Spray » abandonné dans les dunes du Cap Cod (Massasuchetts)). En attendant de le reconstruire,  le vieux marin passait sa main sur les bordés défaits de son canot et  en éprouvait les membrures orphelines en maugréant. Je voudrais comme lui, porter le vieil habit des marins d’autrefois, un melon cabossé sur le crâne et un paletot noir délavé,  façon redingote, avec une belle chaîne de montre barrant mon gilet. Ma moustache aux pointes relevées dissimulerait mon sourire et un monocle sortirait de ma pochette. Après l’avoir tout refait à neuf, Slocum a mené son canot autour du monde par les Fidji et le cap des Vierges.

 

Je rêve de cette fin du XlX° d’où je pourrais contempler ma propre navigation, juger de mon embarcation délabrée, elle aussi à demi envahie par le sable, les maïeux et les chardons bleus. Le monde de cette époque était loin d’être fini comme aujourd’hui. Bien entendu, des découvertes immenses nous attendent encore, avec des îles inconnues et des détroits interdits, du moins je le suppose,  et je l’espère pour les générations à venir. Mais elles demandent des moyens sophistiqués, hors de portée de navigation pour ma barque à moitié pourrie.

 

Pour m’en consoler, je refais des itinéraires d’autrefois, je revis mes premières peurs et mes premiers désirs ;  je mesure de mes voyages, les avancées et les reculades, le temps perdu et les bravades, les désirs violents et la douceur des sentiments.  Sous mes airs de gentleman marin, commandant des voiliers à sept mâts et à quatre vingt voiles, je m’interroge sur la réalité des tempêtes et le poids des mamelles du vent qui m’ont poussé sur les mers incertaines de ma vie. Ai-je bien tracé mon cap ? Ai-je seulement tenu la barre ?

 

J’ai bien trop conscience d’avoir été le jouet des circonstances. Les chemins de mon enfance ont déboulé dans les paysages de mon existence sans même que j’y prenne garde. Tout au plus ai-je choisi entre ma droite et ma gauche, entre le haut du trottoir et le caniveau,  entre l’herbe et les pierres, entre les calmes et les tempêtes. De deux maux je prenais tantôt le meilleur, tantôt le pire. Mais dans tout cela, si confus, si imprévisible, j’étais malgré tout un marin, c’est à dire un homme libre. Et souvent j’éclatais de rire comme au théâtre…, petite pluie abat grand vent me disais-je et au Diable les ciels pommelés et les queues de jument.

 

J’ose à peine toucher à cette barque échouée que j’examine d’un air circonspect. A voir les carvelles rouillées et les poulies bloquées, les haubans détendus et les panneaux défoncés, on pourrait croire qu’il s’agit d’un vrai cadavre, dans un vrai cimetière. Mais je dois prendre garde aux liserons laineux et aux mélilots qui fleurissent dans les ruines. L’âme du vieux canot habite bien là, hantée par des poignées de rêves et des montagnes bleues imaginaires. Les chansons douces  peuplent encore son glorieux paradis et quelque part, dans les profondeurs de sa quille ensevelie, résident les derniers secrets intimes et brûlants du bonheur.

09.08.2011

Boire

 

 

 

 

Bacchus_head_in_Italy.jpgIl y a des jours ou la mer est figée comme une nappe de plomb ; pas de fous planants, pas de badauds goélands ; la frange d’écume sur le sable se tait. Le ciel est un couvercle comateux, absorbant les couleurs et les bruits ;  pas de brise, pas de zénith, tout est pierreux, minéral. A terre,  cela ne vaut guère mieux, les arbres déserts ont perdu leurs oiseaux et leur ombreuse frondaison ; les herbes dorment sous la poussière ; les barrières s’avachissent en sortant de leurs gonds. Les portails des maisons sont rabattus sur les cours vides et les fenêtres deviennent borgnes entre deux volets de guingois ; parfois un vieillard du village claudique derrière son déambulateur pour contempler des autos noires et  fermées. Leurs conducteurs invisibles portent dans l’urgence des nouvelles qu’on doit traduire d’une langue étrangère. Pour couronner le tout, la une des journaux a pissé l’encre comme si les rotatives avaient vomi la nuit entière des chiffres et des lettres,  sans utilité.

 

Dans une telle situation j’utilise un remède qui ne nécessite ni ordonnance ni préparation. Je bois. J’ai la chance d’aimer le vin et de voir ma passion bien servie par la géographie du pays. L’hexagone est une véritable carte du tendre. De la vallée de la Loire à celle du Rhône, des coteaux bourguignons aux plaines girondines, de la Provence au Roussillon, je trouve un grand choix de nectars, jeunes ou vieux, blancs, rouges ou rosés, avec lesquels je me fais fort de dialoguer. J’entre facilement dans des rapports d’amitié avec eux tous. Il y a des hauts et des bas dans les sentiments qui me lient aux cépages et aux crus. D’une certaine manière la diversité exclut la fidélité. J’incline, en vrai buveur polychrome à tâter de toute la palette que nous offrent les cavistes. Pour la mise en route rien ne vaut  nonobstant, un blanc caillouteux de champagne qui excite les papilles avec ses millions de bulles, comme sait le faire une grande putain routière, insolente, habile et généreuse. A d’autres moments,  je me réjouis d’être conduit vers Morphée par un médoc rond et souple comme une petite bourgeoise toute proprette et bien potelée.  Mon exercice du vin n’est ni gastronomique ni savant , il est sensuel, gourmand et débordant, juste destiné à jeter le trouble dans ma vie intérieure. Pour en mesurer les effets, point n’est besoin de brailler comme un veau ou de vaciller sur ses postérieurs, bien au contraire. Mon usage est entièrement dédié à la bonne humeur, au bien-être, au confort mental, et à la générosité de cœur. Je me trouve ainsi au diapason avec les objets, les animaux et les humains qui m’entourent.

 

Avec le vin je parle gentiment à mon chien. Je ne donne plus de coups de chausson en douce à la vieille chatte qui mange trop. Le soleil devient plus brûlant sur ma peau qui s’étale comme une  gourgandine à la retraite. Les fleurs sont plus rouges, plus grandes, plus nombreuses, exotiques et tropicales. Mon imagination entretient alors avec les mots des conciliabules indiscrets et pétillants. Je fais des projets insensés comme d’écrire un best-seller ou de mourir demain. Les fils, qui me retenaient à cette terre que je détestais le matin, comme dénudée baisée et violée,  deviennent autant de racines nourricières. Je trône en Bouddha riant au milieu d’un aquarium cosmique et j’ai la main sur toutes les commandes. J’embrasse mon amoureuse en me moquant de Satan et de tous ses cousins. Même mon convoi funèbre devient un projet incertain qui se transforme en pantomime. Je suis devenu immortel pour quelques heures.

 

Je vous le dis : cette impression là vaut bien un bout de chemin dans les sentiers tortueux de la déraison.

05.08.2011

Ecrire

 

Erasme par Holbein.jpgIl faut écrire pour penser, comme si les mots avaient besoin d’être sur du papier pour prendre du sens. Les mots qui circulent dans mes neurones n’existent pas vraiment, ils sont à tout bout de champ remplacés par d’autres. Les phrases qui se nouent dans la seule pensée n’ont pas le poids nécessaire. Elles sont rognées ici ou là comme de la fausse monnaie. Je vois très bien que les verbes peuvent subsister pendant que les sujets se font la malle, pris au jeu de la substitution, ou du pas vu pas pris. Si je trouve le bon sujet,  c’est le verbe qui s’égare. Les compléments voyagent de même dans des labyrinthes. J’ai parfois l’impression, dans mon demi sommeil,  que des perles roulent sous la table et disparaissent. Quand je les retrouve au petit matin, elles ont perdu  leur taille,  leur couleur ou même leur transparence. Des gros mots parfois se présentent, comme des adverbes interminables ou des escaliers mal ajustés. Ce sont de vrais adversaires, une cinquième colonne redoutable que je dois neutraliser, si je le peux. Ecrire c’est d’abord faire coller la phrase avec la finesse de la pensée. Les idées s’élaborent en même temps que les mots pour les dire. Il n’y a pas de réflexion véritable sans écriture.

 

Ecrire c’est aussi rêver d’un autre monde. Les songes ont besoin des mots pour exister. Rêver c’est imaginer ce qui n’existe pas. Tous les artistes ont besoin du rêve pour créer. Il faudrait que nos écrivains, nos peintres, nos sculpteurs, nos musiciens, se persuadent qu’ils ne peuvent exister qu’en dessinant leur monde à eux, leur vision intérieure et intime de la vie. Cette créativité demande beaucoup de sincérité et de courage, surtout si elle concerne les ressorts secrets des êtres fragiles que nous sommes.

Nous ignorons souvent de quel bois nous sommes faits. L’artiste est son propre découvreur. Il se raconte en images. Parfois, nous avons le bonheur de redevenir des enfants et parfois nous sommes saisis par l’horreur de notre propre mort. En d’autres circonstances, fascinés par l’amour nous devenons esclaves des sirènes  ou bien encore, comme Ulysse, nous finissons ensorcelés par des magies océaniques qui n’ont plus d’horizons. Toutes ces émotions font naître des images qui battent le rappel des mots. Ecrire c’est saisir au vol quelques uns de nos songes, pour les rendre lisibles et les donner en partage.

 

On ne peut pas écrire en effet, sans la volonté sincère de communiquer nos émotions à nos lecteurs, et leur offrir la peur, la solitude, la passion, la sensualité, l’érotisme, les désirs et toutes sortes d’effluves qui donnent envie. Certains écrivains tiennent boutique et fabriquent des marchandises pour bien vendre. La créativité mercantile est respectable mais s’éloigne un peu de la vraie littérature. Ecrire doit procurer la même jubilation que de dresser la table pour les amis que vous attendez à dîner. Certains ont la table triste quand on y sent l’économie ou le m’as-tu-vu : il en est de même de l’écriture. Les mots doivent être ronds et dorés, frais et chantants, comme les mets qui,  à défaut d’être riches, prennent une jolie couleur avec le bon coeur. Il y faut par exemple, la générosité vraie d’une belle femme en liberté  qui rit aux éclats.

Ecrire exige de  ne pas rechigner sur l’harmonie des sens, cette luxueuse prodigalité  qui nécessite un vrai tour de main, une sorte de science secrète des recettes de grand mère. Les mots doivent  être de bonne naissance, souvent académiques, parfois anciens ou de terroir, avec cette touche particulière d'humour paysan, ou bien modernes à la façon des banlieues  argotiques, ou encore néologiques, de provenance orientale ou exotique. Les mots sont bons et savoureux quand ils siègent à leur vraie place . On ne sert pas un grand cru classé avec une grillade, sauf pour choquer, mais j’y vois de la facilité.

 

Au bout du compte, écrire, pour moi,  c’est retarder la mort ou plutôt la rendre plus aimable. Il y a tant de recoins oubliés dans nos esprits racornis, d’écuries d’Augias à récurer, de vieux coffres à vider, de vénérables albums à feuilleter. Je l’ai déjà dit, un homme libre a besoin de ce travail incessant  s’il ne veut pas mourir idiot. Le dîner se termine, on ne repassera pas les plats. Il est temps de débarrasser les bouteilles vides et les assiettes sales, et de ramasser les miettes. Il faut replier la nappe... Demain, malgré tout,  clopin-clopant, il faudra aller au jardin couper de nouvelles roses avant que la pluie ne les gâte. Elles sont si délicieusement parfumées...

03.08.2011

La visite du musée

 

nu_rodin_3.jpgTôt le matin, tu avais dessiné des nuages en forme de fleurs qui couraient par monts et par vaux. Des nuages roses et violets qui suivaient les ruisseaux et les chemins creux à travers les champs et les bois. Et moi j’envoyais vers eux des mots, toutes sortes de mots qui sentaient la mer et les oiseaux, des mots salés, des mots tendres et sucrés, des brassées de mots qui planaient comme des Fous empressés.

 

En arrivant dans les jardins embrumés des magiciens, les mots et les nuages se sont rejoints. Nous avons été saisis par la même fascination. Un génie était passé par là, qui avait dessiné notre amour sur les murs. Il avait dessiné avec des crayons si fins qu’il fallait se pencher pour voir tes yeux, tes cuisses et tes seins. Tu étais sur tous les horizons,  dénudée,  juste maquillée avec des couleurs tendres, plus chaude et plus vivante que jamais. Tu étais debout, ou assise, ou accroupie, ou à genoux, mais toujours amoureusement offerte, comme si c’était le premier ou le dernier jour. L’éternel mystère  de ton ventre éclaté était répété sans fin, sur d’interminables rouleaux de parchemin. Les autres humains passaient, indifférents, ignorant que nous nous aimions dans ces dessins miraculeux. Mes mots s’accrochaient un à un  à tes  nuages et à tes fleurs. Ils parlaient sans hâte de rêves brûlants, de désirs et de plaisirs.

 

Nous avons alors parcouru les champs dévastés et incandescents de nos vies. Nous avons additionné dans nos mémoires toutes les séquences d’amour passées, toutes les îles découvertes et toutes les mers parcourues. Nous  avons revécu ensemble toutes les angoisses de nos courses nocturnes dans les ruelles des quartiers chauds, au coeur des villes inconnues. Tu avais quitté les dessins des murs géniaux pour devenir ma mère et ma sœur, ma vierge adolescente et ma perverse  amante. Ni le vent, ni la tempête, ni le froid,  ni la faim ne pouvaient franchir les murailles qui protégeaient nos enlacements. Le ciel était là, embrasé, que nous pouvions toucher de nos mains.

 

Comme deux enfants perdus dans la mer immense du désir, nous nous sommes agrippés à notre barque, déjà vieille mais encore vivante, comme aux jours bénis de notre jeunesse. Notre cœur était dilaté par l’urgence et tous les pores de notre peau exsudaient les liqueurs et les parfums sauvages du plaisir. Nous nous sommes embrassés  sans fin et sans cris, comme les fleurs et les nuages, comme les dessins et les mots. Je n’ai jamais oublié.

 


 

 

 

 

21.07.2011

Van Dongen

Van Dongen.jpgJe me doute que beaucoup de gens en vacances dans notre Val de Saire maudissent la brume et le crachin d'aujourd'hui. Les belles baigneuses doivent oublier en ce moment Van Dongen et ses dentelles sur le sable de Deauville. Disons à ce propos que l'expo à Paris de la première période du peintre doit valoir le voyage, au vu du catalogue. Encore un artiste qui aimait les femmes, mais avec un pinceau et des tubes de couleurs, pas comme un soudard. Enfin je le crois, j'en suis même sûr.

 

 

Incidemment,  la manipulation du Cas Banon par le Figaro pour y mêler en première page, notre pauvre François est un exemple de dérive qui mériterait bien une sanction. Murdoch est appelé devant les députés en Grande Bretagne pour moins que ça. Nous aurons probablement d'autres tentatives de désinformation et d'entourloupes de la même eau. Le vieux Dassault sait bien qu'en cas de victoire de la gauche, ses privilèges seront rognés. Comme il n'est pas le seul homme d'affaires à se faire des soucis, il faut s'attendre à tout. Fuite de capitaux, sabotage économique et autres chantages au chômage, voilà ce qui nous attend.

 

Mais mon intention n'est pas de laisser aller ma bile contre l'incivilité et la nature anti sociale des marchands du temple, car ce n'est pas très bon pour mon foie. Je veux surtout souligner l'apaisement qu'un vieux rêveur comme moi peut trouver dans l'ambiance grise et la lumière tamisée de ce juillet pourri. On y respire comme dans une étuve  l'air maritime, tiède et saturé d'humidité. Cette atmosphère est propice aux voyages qui empruntent les chemins compliqués de mon passé. 

 

 Beaucoup de jeunes gens, disons plutôt de personnes encore jeunes, ne supportent pas que nous, les septuagénaires, évoquions notre âge en comptant les années qui nous restent à vivre. Cela prouverait de notre part de la lassitude ou du désenchantement. Comme de la mauvaise volonté à être heureux. Il n'en est rien, bien au contraire. Les dix dernières années de la vie sont très, très précieuses. On les compte une par une : dix, neuf, huit,..et on arrive très vite à l'échéance fatale. L'incertitude sur la date exacte ne remet pas en cause la conclusion inévitable.

 

Ces dix dernières années sont d'un prix très élevé  parce qu'elles sont météoriques, comme des étoiles filantes. Utilement la nature nous a privés, nous les troisième âge, de la grâce et de l'esprit primesautier qui vont si bien aux adultes encore inconscients de leur fatal envol.  Cela nous évite de perdre du temps. Nous avons en outre le privilège d'avoir bien rempli nos bagages d'un luxe  d'émotions, agencées en  visions panoramiques et mêlées aux plaisirs intenses des sauces interdites, secrètes et non conformes. Peurs, hallucinations, défis contre nature, émerveillements, tout y passe.  Ces souvenirs stockés dans notre mémoire de rebelle, ne se gâtent en rien avec les années,  Ils y gagnent au contraire, comme un vin de grand cru  se bonifiant avec l'âge. 

 

Dans ces vagabondages, le présent s'efface pour ne laisser qu'un halo diffus de sons, de formes et de couleurs. Toutes sortes d'images même depuis longtemps oubliées, apparaissent alors dans mon ciel intérieur,   pour surgir soudain, surprenantes par leur précision métallique. Elles sont comme des photos anciennes patinées par le temps mais au piqué irréprochable. Elles ont  gardé en moi leur signification épurée, essentielle et brûlante.

 

Et c'est là bien sûr,  que resurgit Van Dongen  et sa Lucie d'un autre âge. Le portrait  me frappe au plexus. Pour moi, cette irradiante créature est  sortie de je ne sais quel bordj écroulé en bordure de l'erg, environné de séguias ensablées et de palmiers couchés par la violence calcinée du sirocco. Dans les chambres désertes, des tapis disparaissent sous la poussière alors que les portes battent de désolation. C'est à ce moment glauque et miraculeux que m'apparaît la femme incandescente. Celle du portrait. Elle ne dit pas un mot et  me regarde comme si elle m'attendait depuis toujours, avec  juste une nuance tendre de reproche.

 

 C'est à cet instant précis que je me souviens fort bien d'être passé de l'autre côté d'un miroir rendu flou par les chiures de mouche et l'argenture écaillée.   Comme dans un film de fiction, je restai interdit dans cet ailleurs imprévu, les yeux agrandis par l'étonnement et le désir. J'accédais dans l'instant à un monde nouveau.

 

Par la suite, j'ai supporté beaucoup de tempêtes de sable et navigué à travers des solitudes diverses, parfois incandescentes. Je suis retourné aussi plusieurs fois dans ce bordj en ruines, qui abritait des khammés amaigris et désoeuvrés, mais je n'ai plus jamais rencontré cette sidérale mutation.

 

 

A

13.04.2011

Amours impassibles

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Il ne sert à rien aux aveugles de parcourir les cimes. Ils ne font pas de différence entre le  jaillissement phallique des séquoias  géants et  la mollesse des saules vautrés dans les mares putrides. Ils piétinent sans le savoir  les capillaires, les nombrils de Vénus et les myrtilles. Ils ignorent les buissons troubles où les frelons font leur miel parmi les amanites aux relents de tubéreuse. Ils sont sourds aux chuintements érotiques des batraciens, tapis dans leurs terriers humides. Ils dédaignent les arbouses trop mûres qui pleurent d’être enfin cueillies. La vie est une pensée sauvage aux tréfonds  des mythes  qui s’échangent de cavernes sombres en cavernes sombres depuis le paléolithique, et peut-être avant.

 

Avec l’âge, les bandeaux tombent et les garrots se dénouent. Les poètes acrobates marchent sur les fils et s’élancent  dans leurs trapèzes, ils pirouettent autour des mâts métalliques et trépignent sur les trampolines. Ils captent la fulgurance de l’air et vibrent comme des vitres aux limites. Les échos vont de branche en branche et les oiseaux tantôt faucons, tantôt pinsons,  font pleurer les violons et grincer les trombones et les clairons. L’orphéon troublant remplit de tumulte l’azur et  explose l’orage dans un long cri, cyclonique et violent.  Les femmes repues aux formes pleines tombent de sommeil et de félicité,  pendant que leurs hommes amaigris lancent vainement vers le ciel leurs bras d’orgueil impuissant. Ensemble, ils s’abandonnent pour la fin des temps.

 

Par moments, au comble de la sérénité, je me vois moribond, avec la voix hésitante et le terne regard de ceux qui s’éloignent. Tout le jour j’ai scruté l’horizon et interrogé les dieux des Ecritures. Il n’y a ni archevêques, ni ayatollahs, ni mandarins. Tous les rois mages sont muets. Je n’ai pas de vérités, seulement des certitudes. A cet instant, véritable héros à l’antique, je fais des vœux pour que mon corps parte en flammes très hautes au bord du Gange, dans un brasier activé par des chamanes,  des hindous faméliques aux yeux graves. L’odeur est puissante, d’encens et de chair consumée. Dans les cendres encore chaudes, je prie pour  qu’une diva lascive au cœur tendre  recueille en douceur  les quartz vitreux de mes amours impassibles.

08.04.2011

Ascension ultime

 

 

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A mesure que je monte les sentiers escarpés, poussé par le vent des journées accumulées, le passé s’étale au de là des précipices comme une plaine brumeuse. Je distingue médiocrement les grands fleuves et les routes, et, ici ou là, des forêts sombres et des villes, noyées dans leurs propres fumées. Mon histoire personnelle est comme un grand pays oublié, avec des mers vides  et des déserts sacrifiés. De si haut, s’impose la rotondité de notre terre.

 

Pour me reprendre, je m’accoude par moments à un genévrier torturé qui surplombe des ravins emboîtés. Jusqu’au soir,  je cherche un enfant qui s’observe dans  l’eau sombre des mares ou bien encore des silhouettes, autrefois familières, qui croisaient mes chemins. Je ne vois que des ombres penchées, soucieuses et pressées. Sous le halo jaunâtre des réverbères, je m’attarde dans les quartiers assourdis par le crachin et je rêve de chambres closes. Au mur je vois des papiers peints avec des navires anciens et puis sur les commodes précieuses, des mappemondes et des sextants,  aux éclats de cuivre.

 

Il faut monter encore et atteindre le prochain col, celui qui rapproche de la mort. Pour adoucir l’épreuve,  je trouve une cabane de vieux troncs mal équarris qui protège à peine de l’effroi. Sur le seuil, une femme aux gros seins satinés,  gorgés du lait doux du monde, m’attend. Sa taille est un cercle de feu et son ventre un paradis miraculeux, posé là comme le nid des abeilles, bruissant et enivrant. Je tends mes bras reconnaissants et je me rassasie de ma soudaine sérénité.

 

 

 

 

05.04.2011

Eloge de la liberté

 

crocus abeille.JPG

 

Seules les femmes libres sont belles. La liberté est belle comme une femme libre, avec des dessous troublants de dentelles pastel. La liberté est majestueuse comme un navire qui quitte le rivage, ni vers le nord ni vers le sud, mais vers le large. Elle est inquiétante comme la mer d'ouest la nuit, qui pousse des montagnes d'eau à la proue en montrant ses dents d'écume.


La liberté est brûlante comme la piste à midi qui serpente entre deux collines de sable rouge. Elle est dure et fragile comme le genèvrier accroché aux versants minéraux de l'Atlas. Elle est courageuse comme l'explorateur qui va cueillir l'Osmonde royale dans les champs de mine, gardés par les cadavres renversés des chèvres déjouées.

 

La liberté est éprouvante comme le vieux corps qui souffre et qui voit la lumière s'éteindre. La liberté est une énigme qui éblouit quand on ne sait plus ce que sera demain. La liberté pour toujours, est une étoile qui brille au dessus des tableaux géométriques de croix blanches dessinés par la guerre.

 

Voilà que le printemps s'annonce et je fais des voeux pour que les crocus fleurissent sur les tombes de ses héros..

 


27.01.2011

Céline mon amour...

céline,shoah,imprimatur,antisémitisme,libertéJe n’aime pas qu’on me dise  ce que j’ai à penser. Monsieur Klarsfeld a bien sûr le droit d’exprimer des réserves sur Louis Ferdinand et les motifs ne manquent pas. Il n’est pas le seul à trouver que l’écrivain fut un abominable raciste antisémite et que ses Bagatelles sont une insulte à l’humanité. Il y a consensus là dessus. Le seul petit bémol qui pourrait entrouvrir la porte du pardon réside dans les outrances mêmes du verbe qui finissent par lui donner un air de grand guignol. Mais laissons cela, le procès est largement entendu, la haine est bien présente et la vindicte et la rage bien dirigées contre un malheureux peuple confronté au moment le plus douloureux de son existence. Un moment qui restera comme une tache définitive sur l’odyssée de l’homo sapiens.

 

Malgré cela, je ne peux pas être d’accord avec Monsieur Klarsfeld et ses amis et encore moins avec l’histrion Mitterrand qui s’est soumis à leur réclamation. Qu’un écrivain fasse partie ou non du panthéon des artistes français ne peut pas être de la décision d’un groupe de pression, si légitime soit-il. Un artiste existe dans la conscience des gens tout simplement parce qu’il a su à un moment donné s’adresser à elle et y rencontrer une voie de communication qui a changé leur univers. Nul ne peut nier qu’il y a dans la littérature française un avant et un après Céline, qui pour du coup a inventé une nouvelle façon d’écrire en envoyant les mots comme des balles, dans une sorte de combat inventé lors de sa collaboration avec deux guerres mondiales.

 

Alors je n’aime pas qu’on me dicte ce que je dois penser, qui est de l’ordre de ma propre liberté, de ma très chère liberté. Je n’ai pas besoin qu’on me dise que Céline est un fantassin laborieux du racisme, je le sais. Je ne veux pas qu’on me dise que tel ou tel écrivain ne peut pas faire partie de nos célébrations parce qu’un  ministricule l’a décidé en battant en retraite devant un groupe de pression. On pourrait à cette aune là, multiplier les têtes de turc liées à la vindicte de tel ou tel,  en vertu du droit ou de la morale. Cet attentat à la liberté de penser est un tout petit pas, mais un pas quand même, vers la tentation de diriger les esprits et d’instaurer le politiquement correct dans le domaine des arts en général, et de la littérature en particulier.

 

Autant dire qu’il s’agit de tenter d’enrégimenter les artistes et d’octroyer l’ imprimatur. Je dis aux Klarsfeld et à leurs émules qu’il n’y a pas d’autorité suprême dans la création artistique. C’est à chacun de juger pour lui même en sa responsabilité éclairée. La mémoire ne fonctionne pas à sens unique et l’histoire d’un peuple se partage quoiqu’il arrive, sauf à se désolidariser du tout et y perdre le droit à la parole. Je leur dis aussi que le caniveau regorge de trésors et les prisons aussi. Alors je clame seul et librement, venez tous, Sade, Céline , Bukowski, Genêt,  je vous embrasse,  vous êtes les premiers combattants de notre liberté.

01.07.2010

Saint Marcouf, patron des navigateurs

 

photo-1381717-M.jpgParmi les saints de mon panthéon, j’ai un faible pour Saint Marcouf, d’abord parce qu’il a donné son nom aux deux îles qui sont les perles de notre baie en manche-est, ensuite parce qu’il a joliment résisté à l’appel du démon, non pas du démon de midi, ni de minuit, ni des bas quartiers, mais au démon du large. Saint Marcouf a résisté aux sirènes, comme Ulysse.


Ce courageux homme est né en 483 à Bayeux d’une famille noble et a montré très tôt une grande force de conviction et de persuasion qu’il mit au service de Dieu, pour convertir les païens à la vraie foi. Il fut élevé aux grades et à la dignité ecclésiastiques par Saint Possesseur, évêque de Coutances. On se trouve alors sous le règne de Childebert, fils de Clovis,  et les prêches de Marcouf ont un grand succès, des aveugles retrouvent la vue et des paralysés se mettent à marcher.


Devant une telle réussite, Marcouf obtient de Childebert un domaine pour fonder son abbaye, la mystérieuse abbaye de Nans ou Nanteuil,  dont on suppose que le premier prieuré fut implanté au lieu même de l’église actuelle de Saint Marcouf-de-l’Isle. L’évangélisateur avait un fort tempérament, mais il était souvent lassé par la foule des solliciteurs qui lui demandaient des miracles, toujours plus de miracles.


Pour trouver du repos, Marcouf qui aimait passionnément la mer prit l’habitude de se réfugier sur les îles en face,  qu’on appelait à l’époque les îles des Deux Limons. Il mena sur l’île du Large, dit-on, une vie spartiate, se nourrissant de pain d’orge et de bigorneaux, moules, huîtres, crabes…On peut comprendre que ce régime iodé et sodé  pouvait entraîner chez le saint homme une certaine hypertension. Hélas, l’ermite n’avait plus que ses rêves pour peupler sa solitude.


C’est dans ces conditions que lors d’une nuit de tempête affreuse, Marcouf fut réveillé par l’apparition d’une jolie jeune femme, avec tous ses habits mouillés collés au corps et pour certains déchirés, laissant entrevoir sa nudité. La belle lui expliqua qu’elle était la seule rescapée d’une barque naufragée en provenance de terres lointaines et qu’elle lui devait son salut à lui, Marcouf le Saint homme, qu’elle avait prié de venir à son secours,  au moment fatal du chavirage.


Charmé par ce nouveau miracle qui lui valait une aussi tentante apparition, Marcouf réconforta la rescapée, la sécha et la réchauffa en l’habillant de sa propre couverture. Il en conçut une certaine émotion. Mais, fort de son expérience des âmes, il se  rappela que Satan en personne pouvait prendre les formes de l’Amour. Par précaution, au moment même où il offrait un morceau de pain à sa protégée, Marcouf le bénit en se signant et prononça fermement : Si tu es Satan, retire-toi  et retournes d’où tu viens !


L’effet fut immédiat. La belle roula des yeux d’où s’échappaient des flammes et des fumées malodorantes puis, dans un furieux mouvement d’air, elle  alla plonger dans les flots déchaînés, d’où elle était sortie quelques instants plus tôt. Les vagues qui déferlaient se refermèrent sur la créature, sous les yeux du saint qui transpirait à grosses gouttes, mais qui fut immédiatement soulagé.


Je suis stupéfait d’admiration pour ce saint homme à qui tout réussissait et qui poussa l’abnégation jusqu’à se réfugier seul sur une île déserte, et pour ceux qui la connaissent, vraiment inhospitalière. Je m’en  veux de ne pas avoir connu Saint Marcouf plus tôt, car je suis certain que son exemple aurait pu m’être d’un grand secours en plusieurs circonstances. Comme Ulysse, il m’est arrivé d’être troublé par le chant des sirènes en mer Méditerranée, mais je n’ai jamais poussé l’ascétisme jusqu’à me faire lier au pied du mât de mon navire. Il aurait été si simple de faire le signe de croix sur les coupes de champagne…Il faut dire que l’Odyssée est un livre merveilleux et qu'Homère ne donne pas dans le monothéisme.


Pour les îles Saint Marcouf, consulter le beau livre d'Edmond Thin, 2005 : Les îles Saint Marcouf, OREP éditions,143 p,

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