14.12.2009
Sur la piste du Moyne de Saire...
Les gens d'ici qui s'intéressent au Cotentin connaissent tous Robert Lerouvillois qui depuis plusieurs décennies, passe au peigne fin de son érudition et de son exigeante méthodologie l'histoire de notre presqu'île. S'agissant du Moyne de Saire, son attention a été tout de suite mise en éveil par la réécriture que j'ai poposée, d'autant plus que j'ai fait référence dans ce blog à une conférence qu'il avait prononcée à l'UIA de Cherbourg et à laquelle j'avais eu le plaisir d'assister. Robert vient de m'adresser le récit des suites étranges que lui a values son intervention publique sur le mystérieux Moyne. Je me fais un plaisir, avec son accord , de poster aujourd'hui son récit, illustré par un document tout aussi étonnant que m'a communiqué un riverain du Pont de Saire qui me jure qu'il a pris lui même cette photo, il y a quelques dizaines d'années.
Cher Daniel,
Je me dois de te faire part de certains faits troublants survenus l'an dernier, qui me semblent bien être en relation avec la légende du Moine de Saire. Je crois utile et intéressant de les livrer à ta sagacité, ainsi qu'à celle des lecteurs de ton blog.
Dans ta « Lettre du Cotentin » datée du 14 avril 2008, tu faisais part de tes réactions à certains de mes propos tenus lors d'une récente conférence. Je reprends tes propres termes : « J'ai entendu Robert Lerouvillois tenter d'annexer la légende au Val de Saire tout entier, voire au château de Tourlaville », propos sur lesquels tu t'affirmais en désaccord. En vérité, cette « tentative » n'était pas du tout de mon fait : je ne faisais que relater objectivement l'opinion soutenue, aux premières décennies du XIXe siècle, par plusieurs des animateurs de la Société Académique de Cherbourg, à savoir l'érudit Augustin Asselin, ancien maire de la ville et sous-préfet, le magistrat Joseph-Laurent Couppey, ainsi que son neveu, l'enseignant Louis Ragonde. Tous trois témoignaient d'une version étrange de la légende du Moine de Saire, selon laquelle le pouvoir maléfique de ce revenant s'étendait, rapportaient-ils, non seulement aux alentours de Réville et de la baie de Saire, mais sur l'ensemble de la région du Val de Saire, cette région étant délimitée à l'ouest par le cours de la Divette à son embouchure. Très précisément même, le pouvoir du moine diabolique, d'après ce qu'ils affirmaient avoir entendu dire, cessait seulement « à mi-chemin du pont de Grève », ce pont médiéval (à l'époque, il n'existait plus depuis deux cents ans déjà) franchissant jadis la lagune de l'estuaire, exactement à l'emplacement de l'actuel bassin du Commerce. Du reste, l'appellation de « Val de Saire », désignant les quartiers orientaux de Cherbourg, témoigne encore de l'ancienne délimitation.
Mais là n'est pas mon sujet d'aujourd'hui. Tu sais que je suis un esprit rationnel, peu enclin à me laisser berner par des fictions, même alléchantes. Voici donc des coïncidences curieuses qui sont survenues depuis quelque temps, sans que j'y sois pour rien.
Ma conférence, d'abord. Je l'avais donnée à l'IUT de Cherbourg, devant l'Université Inter-Âges, le 1er février 2008 dans l'après-midi. Elle s'intitulait : « Première esquisse d'une ethnographie régionale : les cantons du Val de Saire ». Au beau milieu de mon propos, devant une nombreuse assistance, et sans que rien ne puisse le laisser prévoir (il avait fait beau temps jusque-là), au moment précis où j'évoquais la légende du Moine de Saire, un formidable coup de tonnerre a retenti, faisant sursauter tout le monde, et du même coup sauter toutes les lumières, plongeant ainsi la salle dans la pénombre, tandis qu'une terrifiante averse de grêle crépitait sur les verrières. Le vacarme était tel que j'ai dû m'interrompre durant plusieurs minutes. Beaucoup de rires ensuite, et de nombreux commentaires, qui ne parvinrent pas malgré tout à dissiper un certain malaise et une sourde perplexité parmi l'assistance.
Et ce n'est pas tout. Durant les mois suivants, je n'ai plus pensé à l'incident, après en avoir ri. Le Moine de Saire n'était plus qu'une vieille légende, dont le rationalisme de notre époque avait triomphé. Est arrivé le mois d'août ; nous revenions d'un séjour en Espagne. Je me suis remis à mon énorme travail sur le port de Cherbourg en 1944, avec ses quelque 1080 photos et ses innombrables documents en cours d'identification. Et puis un beau matin, stupeur : à l'ouverture de mon gros ordinateur, je n'ai plus rien retrouvé, non seulement des fichiers sur lesquels je travaillais encore la veille au soir, mais aussi de quantité de travaux antérieurs. Où étaient-ils passés ? Je me précipite chez l'informaticien. Diagnostic trois jours plus tard : « Vous êtes victime d'une panne rarissime. Ce n'est pas un virus, mais autre chose. Nous n'avons encore jamais vu cela : l'horloge interne semble s'être détraquée. Aucun fichier ne semble détruit, mais un certain nombre - des milliers, sinon des dizaines de milliers - semblent avoir changé à la fois de nom et de place, devenant des fichiers temporaires difficiles à identifier. Une bonne partie de l'année 2008 est ainsi perdue, ou égarée quelque part. En revanche, fait bizarre : le travail des années antérieures est intact. » Par malheur, les photos que nous venions de ramener d'Espagne, pas encore sauvegardées, étaient ainsi perdues sans espoir.
Je te cite textuellement la réponse, proprement surréaliste, du système d'exploitation de la machine, quand je lui réclamais un fichier en l'appelant par son nom : « Nous confirmons que le fichier demandé existe. Nous ignorons où il est ». De quoi rêver ! Entre informatique et sorcellerie... J'ai conservé le disque dur incriminé, proprement inexploitable. Et là-dedans, bien sûr, parmi les fichiers perdus... la conférence où il était question du Moine de Saire ! Par négligence, je n'avais pas sauvegardé le texte ailleurs, puisqu'il était aussi sur ma clé USB ; mais pas de chance : quelques semaines auparavant, j'avais « nettoyé » la clé USB pour faire de la place, et la conférence avec !
Pas grave, me suis-je dit, puisque j'ai gardé le texte en « sortie papier ». Eh bien, voici la meilleure : malgré toutes mes recherches, impossible de remettre la main sur le texte papier non plus. Jusqu'à nouvel ordre, il ne reste donc plus aucune trace de mon texte sur le Moine de Saire !
Conclusion : faisons froidement la part des choses. Je ne pense pas qu'il soit dans le pouvoir du spectre de faire disparaître mon travail ; en revanche, comme je le sais malicieux, j'ai tout lieu de croire qu'il l'a planqué quelque part...
Robert Lerouvillois, 12 décembre 2009
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