18.02.2010

Conférence sur la côte des Îles

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05.12.2009

Dominique expose

Depuis une semaine Dominique expose ses planches originales d'illustration du Moyne de Saire et de la Chasse infernale en forêt de Brix et ça jusqu'au 19 décembre, courrez y vite, c'est photoryst WEB.jpgchez Ryst Libraire à Cherbourg

30.11.2009

LES HUÎTRES

 

Les huîtres

 

Puisque  Noël approche il n'est peut-être pas inutile de vous dire deux mots des huîtres. Bien sûr on peut considérer que c'est un domaine réservé aux Thouins*, mais nous autres Révillais pouvons bien en prendre notre petite part.

 

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Huile sur toile 0,81 x 1,16 de Guillaume Fouace au Musée des Beaux Arts à Saint-Lô

 

On dit que ces coquillages sont connus depuis l'antiquité et que les Romains les mettaient à leur menu. Sans remonter si loin, le sire de Gouberville raconte qu'en 1556 il déjeuna un vendredi de Carême avec le curé de Tourlaville son ami, et le sieur des Hachées, pour trois sous d'ouystres en escalle. A l'époque on mangeait des huîtres plates ostrea edulis (appelées aussi  belons ou pieds de cheval pour les plus grosses) qu'on draguait en barque ou à pied sur l'estran. On en stockait également dans des parcs rudimentaires délimités par des murets qui permettaient d'avoir à disposition des huîtres consommables quels que soient la saison ou l'état de la mer. Bien sûr il y avait des pertes, à cause des vols (déjà) et des tempêtes qui pouvaient projeter les coquillages jusque derrière le trava.

 

Ce mode de pêche demeura sans grand changement  pendant trois siècles et les huîtres ont connu un grand succès dès l'Ancien Régime,  sur les tables bourgeoises et princières. Notre région fut une grande pourvoyeuse de Rouen et Paris, par bateaux qui remontaient la Seine moyennant toutes sortes de taxes à payer souvent en nature , dés la sortie de la Hougue, à Rouen et même en arrivant à quai à Paris. Il paraît qu'on expédiait également des huîtres décortiquées dans des paniers en paille, pour faire des ragoûts.

Quoiqu'il en soit, les gisements naturels qui faisaient la richesse de la baie de Saire se sont rapidement épuisés au XIX° avec le renfort des Cancalais, des Granvillais et des Jersyais qui avaient ravagé leurs propres secteurs.  L'activité n'a  pu survivre à Saint Vaast qu'en important du nessain (jeunes huîtres) de Bretagne Sud (estuaire de la rivière Belon et golfe du Morbihan) dont les ostréiculteurs étaient parvenus à la maîtrise du cycle complet de l'espèce en captant les larves sur des cordes ou des tuiles, malgré nombre de difficultés dues à diverses maladies (déjà). Il faut savoir que les eaux de notre baie sont trop froides pour faire de même.

C'est à peu près à la même époque qu'un bateau portugais chargé d'huîtres appartenant à une autre espèce (Crassostrea angulata) fit naufrage entre les estuaires de la Garonne et de la Loire. La « portugaise » trouvant dans cette zone un milieu favorable se répandit rapidement et donna naissance aux bassins ostréicoles d'Arcachon et de Marennes-Oléron. Jusqu'en 1970, l'ostréiculture normande se cantonna  dans la baie de Saint Vaast dans des parcs en pierre entre la Tocquaise et le Cul de Loup, sur environ 200 hectares. L'huître plate et la portugaise étaient conjointement cultivées.

C'est vers 1970 que de nouvelles maladies mirent les ostréiculteurs en difficulté. On remplaça la portugaise par une autre espèce venue du Japon (Crassostrea gigas) qui est celle que nous consommons aujourd'hui. L'huître plate dut être abandonnée faute de solution aux problèmes sanitaires de cette espèce. En même temps on adopta de nouvelles techniques venues d'Extrême Orient comme les casiers en bois partiellement grillagés, vite remplacés par des sacs en grillage de polyéthylène fixés sur des tables métalliques. Au même moment, l'activité se développa sur la côte Ouest du Cotentin (plus de 500 ha de parcs aujourd'hui).

La plus récente invention est celle de l'huître triploïde stérile , autant dire une huître chapon, économisant l'énergie de la reproduction, jamais laiteuse et poussant vite. Certains puristes y trouvent à redire car il s'agit encore de manigances de laboratoire qui nous éloignent du produit naturel, à classer avec les hybrides (pour les légumes par exemple) et les OGM pour le maïs ou autres. Pour ma part j'y vois plutôt un progrès dans la qualité du produit et l'efficacité de la technique. Je trouve ces huîtres plus charnues et plus goûteuses.

Pour ceux qui ne sont pas familiers de ces coquillages, il est conseillé après ouverture (très facile, sur le côté, avec les nouveaux couteaux dotés d'un ergot ) d'égoutter la première eau contenant parfois des débris de coquille ou d'autres impuretés. En quelques minutes l'animal exsudera une nouvelle eau, moins salée et plus limpide. On dit que ces coquillages sont aphrodisiaques, c'est vrai si toutes les dispositions sont bonnes par ailleurs et si le muscadet est de premier choix. Les huîtres sont surtout une délicieuse source de vitamines et de sels minéraux bénéfiques pour la santé. Pour les personnes tenues au régime sans sel, une consommation modérée s'impose.

Aujourd'hui la Côte Est du Cotentin (de Lestre à Tatihou) comporte plus de 300 ha de parcs et produit environ 20000 tonnes d'huîtres.

 

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Parcs à huîtres sous Tatihou

* Les Saint-Vaastais sont appelés les Thouins dans le patois local, si on en croit C. Blanguernon, c'est le nom qu'on donne à la lotte dont la grosse gueule bardée d'épines aurait inspiré les Barfleurais, eux mêmes désignés par les Saint Vaastais comme éclichoux à cause des éclisses d'osier dont on tressait les maones et les claies à homards. Cet avernom a très tôt évolué en clichoux,  qui désigne celui qui a la diarrhée et par extension celui qui a peur. De la même source les Révillais seraient appelés Dramers,  terme dont le sens paraît oublié. Si quelqu'un à une explication qu'il me le fasse savoir.

Daniel Dubost

12.07.2009

Le Moyne de Saire premier de série

Le 10 juillet 2009, nous avons eu le plaisir de voir sortir des Imprimeries Charon à Saint Vaast, La Légende du Moyne de Saire dont on a pu lire et voir les péripéties sur ce blog. Cette sortie inaugure les activités d'une nouvelle maison d'édition locale qui s'appelle "Editions du Mauvais Chemin" dont l'adresse est 6 route du Hommet 50760 Réville. Le nom de l'auteur Charles Brucan n'est qu'un nom de plume assez transparent que j'ai adopté pour éviter la confusion avec d'autres écrits à caractère universitaire.

Un joli petit livre vendu 15€ dans les librairies locales (Val de Saire ou Cherbourg) ou bien sur commande par poste et paiement par chèque adressée à Daniel Dubost, 6 route du Hommet 50760 Réville.couv1_WEB.jpg C'est le premier d'une collection Histoires et légendes du Cotentin qui sera suivi prochainement de deux autres titres :
2- Chasse à Hellequin dans la forêt de Brix
3- La dame de Thibosville
Cette histoire n'est pas un conte pour les enfants, c'est un examen de conscience. La perspective historique et les jeux de l'ésotérisme permettent une bonne dose d'humour qui facilite l'exploration de fantasmes souvent inexprimés. Les dessins réalisés par Dominique Labadie (qui sont à mon sens de la poésie pure) achèvent de donner une image faussement naïve des arcanes inavouables de notre imaginaire.
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28.02.2009

A propos du Moyne

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La dernière chronique du Moyne de Saire (12, suite et fin) a été postée la dernière et se retrouve en tête de blog. J'avertis mes aimables lecteurs et visiteurs qu'il vaut mieux commencer par la chronique n°1et poursuivre dans l'ordre (2,3,4...etc). On y accède aisément en cliquant sur la catégorie culture, ci-dessous à gauche. Les illustrations, toutes originales, sont dues à Dominique qui est une artiste modeste et géniale !

18.02.2009

Chronique du Moyne 12-Les méfaits du Moyne de Saire (suite et fin)

 

 

belles ames WEB.jpgA la fin de ce triste XV° siècle, le manoir était en ruine et ses terres dévastées. La lignée des Giron était éteinte  et la famille Quétil vouée aux enfers. Il fallut attendre plusieurs dizaines d'années pour que le Domaine se reconstruise grâce aux efforts des vilains qui rétablirent courageusement les digues et qui labourèrent les champs. Un autre Seigneur venu de Sicile, dont les ancêtres avaient fait les Croisades, bâtit un nouveau Château.

C'était une demeure bien différente de l'ancien manoir, ouverte sur le parc  avec des grandes fenêtres et des beaux ornements. Les temps avaient changé. On ne faisait plus la guerre comme autrefois et les mœurs s'étaient adoucies. Un nouveau pont en pierre remplaça l'ancien pont de bois dont les madriers étaient pourris. Autour de l'église  bien entretenue et agrandie s'installa un vrai village avec des échoppes et une école. On y trouvait un forgeron, un cordonnier, un boucher, un marchand de tissus et de boutons et plusieurs auberges.

 Malgré ce retour apparent à la paix et à la prospérité, le souvenir du Moyne de Saire ne put s'effacer des mémoires. Son fantôme continuait de hanter les prairies et les grèves. Plusieurs personnes affirmèrent avoir vu et croisé une haute silhouette blanche qui leur faisait des grands signes. Quelques uns, plus audacieux, racontèrent qu'ils s'étaient enhardis jusqu'à parler à l'apparition et même la toucher. Ils affirmaient qu'il s'agissait bien du Bénédictin défroqué dont le visage était couvert d'horribles cicatrices et dont les orbites étaient vides.

  Ces rencontres avaient toujours lieu la nuit,  par temps de brouillard ou de tempête et se produisaient avec des personnes seules, aussi bien  des hommes que des femmes. Ceux ou celles à qui c'était arrivé et qui en avaient réchappé,  racontaient leur histoire en tremblant. Mais il y avait aussi tous ceux qu'on retrouvait morts le lendemain ou bien ceux qui disparaissaient à jamais dans les flots tumultueux.

 On racontait alors que les paroissiens et les paroissiennes qui avaient enfreint les Dix Commandements ou blasphémé devaient s'abstenir de traverser le Pont de Saire  après le crépuscule. Plusieurs ramasseuses de coques qui avaient couché avec leur curé furent retrouvées folles sur les grèves . Des paysans qui avaient parjuré Dieu avaient vu leurs tonneaux de cidre changés en eau ou bien leurs vaches laiteuses complètement taries.. Les mariniers qui se rendaient coupables de petits larcins, se voyaient empêchés de retrouver leurs lignes ou leurs filets et les homards étaient changés en cailloux dans leurs casiers.

 

On avait aperçu nuitamment le Moyne parcourir le cimetière, occupé à ouvrir les tombes et à choisir les âmes qu'il expédiait en Enfer. Le Moyne était particulièrement sévère avec les jeunes filles qui fautaient avant leur mariage en allant s'ébattre les jours de foire avec les garçons de ferme dans les fossés ou dans les dunes. Plusieurs d'entre elles attirées  par un beau jeune homme en soutane blanche qui leur faisait des signes d'amitié, se perdirent  par les grèves de marée basse et y trouvèrent la noyade et la mort.

Les gens racontaient tout cela lors des longues veillées d'hiver et ces histoires faisaient trembler les grands et les petits. Malgré tout , à mesure que les années passaient les gens du pays s'habituèrent aux méchants tours du Moyne. Le fantôme terrifiant se mua en goubelin plus ou moins débonnaire dont les pièges et les farces faisaient rire, souvent aux dépens de la victime. On oublia qu'il s'agissait d'une créature du Diable et on considéra de plus en plus qu'elle était le fruit des hallucinations des malheureux qui forçaient sur la bouteille ou qui avaient l'esprit dérangé.

Aujourd'hui même les témoignages fiables des activités du Moyne de Saire se font rares. Le dernier racontar, qui remonte à 1910 est une sombre histoire de congre qui se serait échappé de la maône d'un pêcheur au lanet. Après que le malheureux ait ramené sa pêche à sa masure et au moment ou il ouvrait le panier pour montrer la superbe prise à sa femme, la bête sauta hors comme un cabri et retourna à la mer en se moquant des deux vieux,  qui demeurèrent les bras ballants, paralysés par la surprise et la peur.

 Après maintes recherches sur d'autres dossiers semblables nous avons trouvé une explication à cette désertion de notre fantôme. Nous sommes enclins à penser qu'au fil des siècles la méchanceté et la cruauté du Moyne se sont transformées en une malice débonnaire qui ne faisait plus peur à personne. C'est à ce moment là que Satan a du intervenir, constatant que le piège du Pont de Saire ne fonctionnait plus comme il l'aurait du. Une nouvelle fois le Diable vint rendre visite à notre petit pays. Il saisit Le Moyne de Saire au collet,  et l'entraîna pour l'éternité dans les ténèbres.

 Depuis cela la petite rivière peut couler en paix à travers champs et bois jusqu'à la grève. Mais nous devons nous garder de tout oublier car du jour au lendemain, la bête immonde peut revenir sans crier gare  et trouver un successeur au vieux fantôme. ( 1 )

 

( 1 ) Nous venons d'apprendre qu'un vieux Révillais notable considérable et tout à fait digne de foi détenait des photographies,  qu'il aurait prises lui même et de nuit sous le Pont, sur lesquelles on discerne une sorte de capucin sans visage.

 

Réville et Teurthéville, 2008

 

Chronique du Moyne 11-Le règne du Démon

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Après ces évènements extraordinaires rien ne se passa plus comme avant. Giron qui avait festoyé plusieurs jours au Château avec sa compagnie repartit avec le trésor maléfique que le diable avait laissé lors de sa mémorable visite. Il courut le pays pendant quelques semaines en faisant valser les pistoles. L’affaire du Château finit par s’ébruiter et il devint notoire que Giron se trouvait en possession d’un trésor considérable. Par prudence le Sire enterra secrètement ses coffres au pied d’un grand faisnier de la forêt de Brix.

 

 

Cet arbre  lui avait été indiqué pour avoir des vertus magiques par un sorcier du Teil, mort quelques années auparavant . Ce hêtre majestueux  avait le pouvoir  d’éloigner les esprits et de faire fuir les mortels, car on avait gardé le souvenir de plusieurs manants qui avaient été foudroyés là un soir d’orage. Giron se fit aider par son garde-chasse borgne , l’horrible Mal-Oeil, pour creuser un trou profond qu’il recouvrit de plus d’un mètre de terre après avoir déposé ses coffres. Il dissimula le tout par des herbes et des feuilles mortes. Lorsque l’opération fut terminée il prit la précaution d’occire son serviteur . Il se débarrassa du corps en le jetant dans un puits, à plusieurs lieues de sa cachette. On crut alors qu’un braconnier était l’auteur de l’assassinat .

 

 

Pendant ce temps la compagnie du vieux Giron n’avait fait que s’agrandir en attirant de toute la contrée les soudards et les pique-assiette. Ceux-ci devenaient chaque jour plus gourmands et plus exigeants. Le Sire tenta bien de restreindre les dépenses, mais les lansquenets et les putains devinrent agressifs et menaçants. Un soir qu’ils fêtaient dans la salle d’armes de la forteresse de Gonneville, le Châtelain de la place, désargenté, entreprit  de se saisir du trésor. Il réunit une petite troupe qui lui était toute dévouée et s’empara de Giron. Le vieux Sire fut empoigné et ligoté dans les caves du Château pour être  soumis à la question. Le Sire de Gonneville voulait savoir où l’or avait été dissimulé.




On infligea à Giron le supplice de l’eau et celui des brodequins. Il resta suspendu aux voûtes pendant plusieurs jours par des chaînes et de lourds anneaux de fer. Comme le malheureux ne voulait rien avouer, on lui chauffa les pieds et on lui brisa les membres. Pas un mot ne sortit du gosier de Giron si ce n’est des jurons et des invectives. Excédé,  le sire de Gonneville fit chauffer à blanc son four à pain et enfourna lentement le vieux chevalier en lui réclamant son trésor. Rien n’y fit et le Seigneur Giron perdit la vie dans d’atroces souffrances, grillé vif et rôti comme un porc.

 

 

Tous les gens du pays surent à ce moment là que le Dieu tout puissant avait livré Giron aux flammes de l’Enfer en expiation de ses impardonnables péchés. Comme des bruits avaient couru sur l’emplacement du trésor, on vit dès ce moment là des gens de toutes sortes, nobles désargentés ou pauvres hères tenaillés par la faim, se répandre dans les campagnes du voisinage et fouiller la terre au pied des grands arbres. Ce fut en vain, nul jamais ne retrouva ni coffre ni or.

 

Les Chanoines et les Evêques affirmèrent en chaire, y compris dans les cathédrales,  que l’or du diable pouvait conduire le pays à sa perte. Ils convièrent chaque Dimanche les paroissiens à prier pour qu’on ne retrouve jamais le Trésor maudit.

 

Cet hiver là d’autres évènements tout aussi terribles vinrent affecter les gens du Château. A la suite de l’intervention de Satan, don Ramon était devenu de plus en plus secret et tyrannique. Il pressurait les vilains jusqu’au dernier sou et les remplissait de crainte et d’effroi. Plusieurs familles durent fuir par les chemins pour éviter les exactions du terrible Moyne. Au dedans du manoir il abusait de son infâme autorité, soumettant tous ses gens aux lubies infernales inspirées par  le Démon.

 

Celle qui avait le plus à souffrir était la Dame Aurélie, que le diabolique religieux traitait comme une moins que rien. L’abbé Cresté en personne recevait des coups et se voyait contraint de réciter des prières à Satan remplies d’obscénités. Le petit Saufgrain était devenu l’ esclave du possédé et il ne pouvait plus se déplacer qu’entravé par de lourdes chaînes.

 

Les affaires du domaine allaient de mal en pis, les vaches n’étaient plus traites et les rats qui dévoraient les réserves de grains pullulaient. Au mois de Mars suivant, lors des grandes marées d’Equinoxe, se présenta une énorme tempête de vent d’amont qui faisait suite à plusieurs semaines de pluies ininterrompues. A marée haute la mer démontée enfla et partit à l’assaut des terres.

Elle emprunta l’embouchure de la Saire et envahit toutes les prairies qui jouxtaient le manoir, noyant les vaches et les chevaux. Pendant plusieurs jours on ne sut plus où était la terre et où était la mer, seuls les arbres dénudés et les murs du Château émergeaient de ce spectacle de désolation. Quand la mer se retira il n’y avait plus que boues et que ruines jonchées de cadavres d’animaux.

 

 

Devant un tel malheur la Dame Aurélie se réfugia à l’étage du manoir, fermant sa porte au satanique Ramon. Elle se retira dans la tour où seul l’Abbé Cresté venait nuitamment lui rendre visite pour calligraphier des grimoires que lui dictait la Dame. C’est un de ceux-ci qui fut retrouvé enterré dans l’allée du parc.

 

 Aurélie perdait peu à peu la raison,  défigurée par une maladie honteuse. Comme elle n’avait plus d’argent, elle n’avait plus d’amis. Les fêtes d’autrefois avaient laissé la place à la solitude et à la désolation. Ses serviteurs l’avaient abandonnée, sauf Piquette qui lui portait des écuelles de plats dégoûtants dans lesquels la souillon ajoutait des immondices. C’était elle maintenant qui avait droit de vie et de mort sur la noble dame. Elle maniait la trique et le fouet pour les motifs les plus futiles. Aurélie passait ses journées dans le froid et l’humidité en pleurant et en tremblant de terreur.

 

 

A partir de ce moment Ramon s’enfonça encore davantage s’il était possible dans la noirceur et la cruauté. Par une nuit sans lune, il surprit l’abbé Cresté qui se faufilait dans les escaliers. Avec une rage froide il saisit le curé à la gorge et le traîna jusqu’en haut de la tour pour le précipiter dans le vide. Le corps du pauvre homme s’écrasa comme un sac sur les marches du perron. A cause du vent glacé qui parcourait les salles du manoir, le meurtrier commanda à Piquette un feu monstrueux qu’il alimentait sans cesse avec des énormes bûches. Il avait résolu de tourmenter une fois encore le petit valet en lui brûlant les pieds. Mais la cheminée devint un brasier poussé par les vents de tempête qui incendia les poutres et les chevrons du toit. Bientôt un feu gigantesque vint dévaster tout le Château.

 

 

Prisonnière dans sa tour,  Aurélie hurlant de terreur  fut dévorée par les flammes. Le Moyne chantait et riait en contemplant l’incendie et en écoutant les plaintes épouvantées d’Aurélie. Il avait pris soin d’enfermer dans les cuisines Piquette et Sauf-Grain qui furent à leur tour brûlés vifs sans qu’on leur porte secours. Ils méritaient bien eux aussi d’aller en Enfer. Bientôt tout redevint silencieux, on entendait seulement de loin en loin une poutre qui s’effondrait ou une pierre qui se détachait des murailles.

 

 

Incendie_WEB.jpgQuand tout fut terminé , le Moyne se tourna à nouveau vers son sinistre Maître Lucifer et implora son aide. Celui-ci se manifesta sous la forme d’une chouette énorme qui vint se percher sur son épaule. L’oiseau démoniaque  tout gris et noir avait des cornes au dessus de deux gros yeux ronds qui lançaient des éclairs . L’animal lui tînt tout un discours. Tu vois Moyne quelle est la puissance de ton Seigneur Satan. Les mauvais sorts que j’ai répandus sur les terres du manoir ont eu de terribles effets. Tous tes ennemis sont morts, Giron, Mal-Œil, Cresté et tous les autres. Ta complice Aurélie va trouver une bonne place dans le feu de l’Enfer et elle pourra tout à loisir se réjouir avec mes diablotins.

 

 

Je te dois des louanges pour la manière dont tu as exécuté mes ordres en respectant mes plus sombres desseins. Je pourrais t’accorder une place éminente dans mon Royaume.  Tu siègerais à mes côtés pour organiser et améliorer encore les forces du mal. Néanmoins je te dois bien quelque reconnaissance pour m’avoir si bien servi.  Je t’autorise donc à rester sur terre à la seule condition que tu demeures  mon excellent ministre. Ton devoir sera de pourvoir mon royaume en âmes pénitentes. Pour ce faire tu monteras la garde au Pont de Saire pour l’éternité et par tous les temps. Tu enrôleras  tous ceux et toutes celles qui auront quelques mérites. Souviens toi bien de mes recommandations. Tu ne dois laisser aucun ou aucune misérable m’échapper. D’ailleurs je serai toujours derrière toi et je veillerai à ce que tu exécutes ta tâche avec une précautionneuse minutie. A la moindre incartade tu rejoindras en Enfer la foule innombrable des damnés pour l’Eternité.

 

A ces mots l’oiseau sinistre se fondit silencieusement dans la nuit.


14.02.2009

Chronique du Moyne 10- L'apparition du diable

 

 

 

 

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Le Moyne n’avait pas étudié pour rien pendant des nuits entières,  l’alchimie, l’exorcisme et la sorcellerie. Sa fréquentation assidue des créatures démoniaques et sa connaissance approfondie des manœuvres occultes lui permirent d’employer les manigances habituelles de l’Empire des Ombres…

 

 

Il avait lu dans les grimoires que nul ne pourrait l’atteindre s’il passait de l’autre côté du miroir, ainsi qu’il est dit dans le Sepher Jetzira de Akiba. Il jeta alors sur son père  un regard terrible où brillaient des flammes de la haine qu’on aurait dites sorties du plus profond de son cœur de fauve. Que le diable m’emporte si j’ai un seul denier à vous remettre ! lança-t-il, Satan qui nous observe sait bien que mes poches sont vides et que je me suis ruiné pour payer vos frasques et vos procès !

 

 

Transfiguré il poursuivit : Le prince des démons, Lucifer lui-même,  est aux aguets pour me venir en aide. Il vous fera payer vos paroles sacrilèges et votre impiété. Le feu éternel lèchera vos habits, il fera grésiller votre graisse immonde et enflammera vos chairs. Dans un grand élan il se mit à genoux en rejetant son capuchon dans son dos et brandit du côté de l’est ses index croisés. Il proféra alors d’une voix sourde :  Monseigneur des Ombres, Prince Belzébuth, je t’en conjure,  viens à mon secours car je suis ton Serviteur !

 

Tel un chamane en transes, le Moyne était devenu raide comme un mort et pâle comme un linge. Dans un dernier effort surhumain il  prononça  la phrase fatidique :

 «Grand Satan je t’en supplie, accepte moi dans ton Royaume .»

 

C’est à ce moment là que vint de loin un immense ébranlement, un grondement sourd d’abord,  puis un tremblement furieux qui fit sonner les cloches de l’église Saint Martin. On aurait cru que la terre allait s’ouvrir sous les yeux de l’assistance terrorisée. C’est par l’immense cheminée qu’apparut  finalement la Bête immonde. On aurait dit  un homme nu en tous points, mais poilu comme un loup et cornu comme un bouc. Ses pattes arrières avaient des sabots fourchus et ses mains se terminaient par des griffes acérées et crochues. Dans son dos battaient mollement des ailes de chauve-souris qui se terminaient par des plumes  noires comme celles d’un corbeau. Cependant le plus épouvantable était sa hure de reptile qui ricanait en vous fixant de ses yeux rouges.

 

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Tous ceux qui étaient présents ont pu sentir son odeur nauséabonde, voir son allure de monstre et entendre sa triste voix qui serrait comme un étau le cœur des mortels. Plusieurs témoignages ont assuré que la bête utilisait le langage des humains.  Moyne, dit-il d’une voix semblable à nulle autre, je te surveille depuis longtemps déjà. J’ai suivi avec satisfaction tes progrès dans la science cachée de l’Empire des Ombres. Je te crois capable de faire de grandes choses si tu entres à mon service et si tu te laisses guider par mes soins. Je vais immédiatement régler à cet imbécile de Giron son problème d’argent, avec lequel je lui souhaite d’étouffer. Et toi tu vas me signer ce parchemin avec ton sang.  C’est une  reconnaissance de dette  par laquelle tu me vends ton âme. Et le monstre jeta sur la table un grand sac de pièces d’or et un rouleau de parchemin avec une dague acérée.

 

 

Toute la compagnie était terrorisée. Les  gens étaient raides et blêmes, y compris le furieux Seigneur de Giron, incapable de faire un geste ou de proférer un mot. Seul le Moyne poussa un immense soupir de soulagement en voyant le Démon arriver à son secours. Il déroula calmement le grimoire et lut à haute voix les mots grossièrement tracés à l’encre des sorciers (mélange de suie et de bave de crapaud avec d’autres ingrédients connus d’eux seuls) : «Je soussigné dom Ramon, Moyne défroqué, vends ce jour mon âme au Seigneur Diable contre une somme d’argent inépuisable remise ici même à Giron et qui me rend quitte de toutes mes dettes. Le Messire Satan décidera des heures, des jours , des mois ou peut-être des années qu’il me reste à vivre ici-bas. A l’échéance il me précipitera dans son royaume. Je m’engage à obéir en tous points aux Mille Commandements de l’Enfer et à me tenir prêt chaque jour aux injonctions de Messire Satan. »

 

 

Sans aucune hésitation le Moyne se trancha un doigt avec la dague posée là et signa de son sang «lu et  approuvé comme il est dit et écrit : signé Ramon, apôtre de Satan».

 

Aussi tôt tracée la signature fatidique, Lucifer car c’était bien lui, battit des ailes et alla se percher sur la plus haute branche des arbres de l’allée centrale . De là il jeta à la ronde des mauvais sorts qu’il sortait de deux pouches qu’il avait sur le dos. Il ricanait et poussait des hurlements de satisfaction en voyant toute l’assistance pétrifiée qui se signait à genoux et pleurait. L’abbé Cresté lui même la face contre terre et les mains jointes était tombé en catalepsie. Quand le Démon eut fini,  un éclair fulgurant vint sillonner les nuages noirs qui s’étaient amoncelés dans un ciel apparemment serein quelques instants plus tôt et la bête prit son envol pour s’évanouir dans les ténèbres.

 

 

 Le Moyne était ainsi devenu le Possédé du Diable. Il était le seul à avoir gardé tous ses esprits. Il se saisit d’une bouteille de vin et but à grands traits. Il faut arroser ça dit-il, me voilà devenu le ministre du Démon et en quelque sorte son Fondé de pouvoir. Il se tourna vers le vieux Giron et lui lança avec  un rire sardonique , buvez mon père à la santé de votre fils, vous vouliez en faire un homme à votre image, il est devenu un démon ! Vous ne pouvez plus rien contre lui, je vous prédis au contraire  que tous les malheurs et toutes les souffrances vont retomber sur votre tête. Tout endurci qu’il était, Giron baissa la tête sans mot dire, car il était certain d’avoir frôlé la mort, une mort aussi épouvantable que celle d’un Antéchrist. Néanmoins, il ramassa en tremblant le sac d’or que le diable avait laissé et le fit ranger sous clé dans un coffre.

 

 

A genoux Aurélie comprit qu’elle aussi avait été jouée par les forces démoniaques et qu’elle avait fauté avec leur authentique représentant. Elle eut l’impression bizarre d’être habitée par une nichée de vipères lubriques qui lui tordaient le bas du ventre. Elle sentit sa gorge se nouer et ses seins devenir flasques comme des outres vides. Elle se tourna avec désespoir vers l’abbé Cresté toujours figé dans un état cadavérique. Elle comprit que toute repentance était inutile et que l’Enfer l’attendait. Ramon enchanté de sa nouvelle identité, vida sa bouteille à lui tout seul car personne n’eut le cœur à trinquer et il sortit de la pièce en chantant comme un damné,  un cantique à la gloire de l’Enfer.

 

 


21.01.2009

Chronique du Moyne 9- Les caisses sont vides

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 Les caisses du Château sont vides

 

 

 

 

 

 

Juste à ce moment  le Moyne qui était de retour  s’inclina avec une sinistre obséquiosité. Nos gens viennent d’assommer un boeuf annonça l’homme à la tonsure et ils s’assemblent pour le découper  et le mettre à rôtir. J’ai fait partout   allumer les feux et convoquer les tournebroches . Les valets s’activent à dépecer des sangliers et à plumer les volailles . J’ai mis en perce un tonneau de cidre nouveau et j’ai battu le rappel des filles et des femmes du bordage pour le service. Tous vos invités peuvent se réjouir,  ils vont être traités comme ils le méritent.

 

On va voir, on va voir ! dit le Sire en remontant ses braies pendant qu’il se tournait vers son épouse en ricanant et en l’invectivant avec dédain. Vous, Madame Giron,  rhabillez vous et débarrassez le plancher. Occupez vous de mes invités. Plusieurs d’entre eux m’ont confié qu’ils étaient impatients de vous connaître et de vous foutre tout à leur aise. Je leur ai fait mille compliments de vos artifices en fornication et vous n’allez pas manquer de courtisans. A manger et à boire  plus qu’à l’accoutumée ces brutes deviennent des forcenés. Surtout, Grands Dieux, n’allez pas les décevoir et me faire mentir !

 

 

Puis il se tourna vers Don Ramon. Maintenant Monsieur le Moyne, allez me chercher les registres et les reçus. Vous devez d’urgence  me rendre des comptes. Je suis couvert de dettes. Tous les sergents du baillage cherchent après moi comme si j’étais un criminel. Même les aubergistes et les maquerelles qui se sont rempli les poches à mes dépens pendant des mois ne veulent plus me faire crédit. Il me faut à présent m’adresser à des hommes de main et à des filous pour assurer mon quotidien. Ces vauriens en profitent pour me faire chanter et achever de me ruiner !

 

 

Le  Moyne ne savait que trop qu’il n’y avait pas un sou dans les caisses du Château. Les fêtes, les dîners et les concerts coûtaient cher. Il  lui  fallait aussi entretenir les équipages de l’ordinaire et toute une nuée de parasites et de femmes louches,  à la seule fin de satisfaire son goût pour le désordre et le péché.

 

Les manants profitaient  adroitement de cette pagaille pour resquiller sur les redevances et dissimuler une partie des récoltes. De son côté la Dame Aurélie multipliait les dépenses de toilette dans des onguents et des parfums. Pour couronner le tout une cartomancienne venue d’on ne sait où et qui se disait la disciple de Nostradamus,  puisait à pleines mains dans les caisses en échange d’obscures prédictions. Le Moyne n’avait aucun recours : il  lui fallait  trouver une issue de toute urgence sous peine d’avoir à subir les pires violences.

 

 

Don Ramon rabattit un peu plus son capuchon sur son sombre visage  habité par la rancoeur et la haine. Il résolut de tergiverser encore pour bien mûrir sa décision. Mon père,  dit le Moyne les choses ne vont pas aussi bien que vous l’escomptez. L’hiver a été trop froid, le printemps trop pluvieux et l’été trop sec. L’année fut bien mauvaise,  avec des blés gâtés par les pluies et  des vaches laiteuses affaiblies par les fièvres. Pour comble de malchance les renards ont ravagé la basse-cour. Les manants sont présentement désargentés et incapables de payer.  Et voyez vous, il m’a fallu refaire le toit du Château, curer les douves, et rétribuer les gens d’armes, sans compter vos arriérés qui étaient en suspens depuis plusieurs années... J’ai du défrayer plusieurs de vos créanciers pour les calmer. Laissez moi quelques jours et je  réunirai toutes les espèces qui vous sont dues, en tout cas une somme suffisante  pour éteindre vos dettes les plus criantes. Dans peu de jours je saurai persuader quelque usurier de m’avancer les mille livres nécessaires.

 

 


Le vieux Giron avait sorti du fourreau son épée tranchante comme une dague. Il sentait monter sa colère et il n’était pas décidé à se laisser endormir par les propos doucereux de son fils, tout Moyne qu’il fut. Je me fous de la pluie dit-il, du vent ou de la neige et je me fous  des vilains. Ces bougres ne savent que s’enivrer et dormir,  allongés comme des porcs dans leur bauge.  Va raconter tout cela à d’autres, moinillon de mes fesses ! et comptes moi mon argent sur l’heure. Le Sire lança la besace qui ne l’avait pas quitté aux pieds du Moyne dont la figure s’allongeait. Je te donne l’ordre de  me verser à l’instant même ces 1000 livres,  que ce soit en ducats ou en pistoles. Remplis moi ce sac,  sur le champ !

 

 

Le Moyne tenta une dernière conciliation. Donnez moi jusqu’à demain mon père. Je connais à Cherbourg certaines personnes très riches qui arment des bateaux et font du grand commerce de grains. Ils accepteront de m’avancer cet argent en urgence. Il y a un certain Mosche, un fils de David qui ne pourra pas me refuser la somme car il me doit beaucoup. Je l’ai sauvé quand il avait la tête sur le billot. Acceptez cet arrangement mon père et vous n’aurez pas à le regretter.

 

 

Quoi? tonna le père, d’un domaine de plus de 500 vergées de blés et d’orges, avec des grasses chanvrières et d’immenses champs de navets , plus d’une centaine de bœufs et autant de vaches laiteuses,  tu n’as pas pu amasser un sou? Un éclair de rage passa dans le regard du vieux Chevalier. Tu oses me dire cela à moi,  ton Père? Aussi vrai que tu me vois en face de toi, tu vas être roué de coups et tu vas endurer la question jusqu’à ce que tu me dises où est cet argent. Je vais commencer par le bâton, puis je te couperai les oreilles et je te suspendrai par les pieds pour te faire griller comme un porc. Que tu baises ma femme et mes gens passe, mais que tu me voles mon propre bien en prenant des airs de bon apôtre, c’est ce que je ne pourrai jamais supporter !.

 

 

Ah mon Père,  susurra le Moyne, vous savez bien que  je m'efforce de maintenir votre maison sous le signe de la dévotion et que je prie sans cesse pour toutes les âmes du château. Le Moyne ne pouvait accepter qu’on mette en  doute son autorité ecclésiastique qu’il avait bâtie avec tant de soin. La carte maîtresse de Don Ramon était celle de la religion. Avec elle, il avait le pouvoir d’imposer le respect à tous les paroissiens ici présents et singulièrement à son père.

 

Le démon qui l’habitait pouvait prendre la forme d’un ange au service de la foi. Avec une ironie diabolique il s’employa à mettre l’Eglise de son côté. Giron ne pouvait répliquer sans risquer une excommunication qui pouvait se terminer sur le bûcher. Le crucifix pendu à son cou conférait au Moyne toute sa puissance sur les cœurs et les âmes . Vous voyez bien mon cher Père que je suis le serviteur de Dieu et de l’Eglise. Les grands confesseurs m’ont apporté leur confiance et je n’ai rien à redouter de vous. En vous attaquant à moi c’est à Dieu lui même que vous en prenez et vous devez craindre en retour son terrible châtiment  !

 

 

Mais l’infâme  Giron ne fut nullement ébranlé par ces propos et il prit le Moyne de bien haut. Nom de Dieu ! jura-t-il il ne te suffit pas de me voler, voilà maintenant que tu m’abreuves de tes mensonges et de tes menaces?. Je te signale maudit Moyne, que je ne crains ni Dieu, ni Diable . Tu tentes me faire lanterner par des promesses et par dessus le marché de m’endormir avec des patenôtres ! Je te conseille d’abandonner tout de suite cette grossière manoeuvre sinon tu finiras en pâtée pour mes chiens ! Aussi vrai que je m’appelle Giron, si vous ne me donnez pas tout de suite cet argent je vais vous faire massacrer à petit feu,  vous deux, toi  le Moine défroqué et aussi toi la Quétil,  la putain.

 

Je vous donnerai la gêne de mes mains. Vous serez suspendus aux quatre coins et je vous couperai la langue, le nez et les oreilles. Vos têtes salées iront orner les murailles du Château. Tu dois bien savoir depuis tout ce temps,  pauvre Moyne de merde,  de quoi je suis capable. Tu m’as toujours défié devant Dieu, mais je suis ton père et ton maître. Je peux te casser comme une pauvre branche pourrie. Je n’ai pas besoin d’un fils qui me vole mon argent  pendant qu’il f… ma femme par dessus le marché ! Le vieux Giron était pris d’un accès de colère folle que rien ne semblait pouvoir éteindre.

 

Le Moyne savait que la rage de Giron n’était pas feinte et qu’il était homme à mettre ses menaces à exécution. Il se souvint des situations périlleuses  aux quelles il avait échappé et de toutes les souffrances qu’il avait du endurer. Il n’était plus question de se laisser martyriser par la brute qui lui servait de père et il se résolut a prendre sa fatale décision..


16.01.2009

Chronique du Moyne 8- Le retour de Giron

 

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Chronique 8- Le retour du Seigneur Giron

 

 

 

 

Bien entendu cette vie dissolue vida jusqu’au dernier liard les caisses du Château. Mais un jour, le silence recueilli qui suivait les emportements forcenés du Moyne et de sa compagne fut rompu tout soudainement par une clameur. Tout un concert de hennissements, d’abois de meute, de claquements de fouet et de grincements de portes remplit le Château en un instant. Aussitôt  on entendit des bruits de bottes précipités  et des coups affolés frappés à l’huis. Le Seigneur Giron était de retour. Et Giron ne revenait pas seul. Il était suivi de ses compagnons de chasse et de débauche. Ils étaient tous à cheval avec des chiens courants, des domestiques et plusieurs femmes portant des longues robes rouges et des bijoux en toc.

 

 

Le Sire Jean Auguste Giron, Seigneur de Réville et de quelques autres places comme Saint Sauveur et Teurthéville arrivait en effet dans un grand fracas, accompagné de sa troupe de soudards, tous braillant et s’invectivant, traînant sur le dos de leurs montures des gibiers pris en braconnage dans la forêt royale de Brix, comme cochons sauvages ou cerfs. Avec eux, des dames multicolores, des laquais et des gîtons qui tournaient les brides, s’occupaient des chevaux et excitaient les chiens.

 

 

En se laissant glisser de sa monture, le géant roux remit les guides dans les mains du garde chasse égrillard et satisfait. Les grands valets et les cuisiniers s’étaient précipités sur le perron, les mains croisées derrière leur tablier. Il flotta immédiatement une atmosphère de drame tragi-comique. L’abbé Cresté était accouru,  l’échine courbe et les mains jointes, en faisant des révérences jusqu’à terre . Je n’ai que faire de tes grimaces révérencieuses satané Curé, gronda le Sire Giron, va plutôt me chercher  dom Ramon, ce fils déguisé en moine qui paraît-il n’arrête pas de manigancer des tours pendables dans mon Château !

 

 

L’abbé,  par des mines et des clignements de paupière fit comprendre que peut-être, le moment était mal choisi. C’est que l’affreux Moyne et sa maîtresse étaient en train de fesser d’importance le petit valet Saufgrain qu’ils avaient surpris à trousser sans leur permission,  les jupes  de la jeune Piquette, la souillon de la cuisine.

 

La punition,  terrible pour les deux insolents,   faisait le régal de la belle-mère et de son beau-fils. Pour l’Abbé ce n’était pas facile à expliquer, mais il joignit le geste à la parole et se montra éloquent . .

 

 

Le Noble Homme se mit à rigoler avec grossièreté. Ces deux là n’ont pas fini de m’étonner dit-il, mais il y a un temps pour tout. Je n’ai pas chevauché avec tous mes amis pour assister à ces obscénités du moins, pas encore, aujourd’hui  je me fiche de ce que font ces énergumènes. Je suis venu encaisser mes fermages. J’ai besoin d’argent et vite. Mes créanciers  menacent de me faire jeter en prison et les procureurs s’agitent à Caen et à Rouen. Les redevances, les taxes et les dîmes ont du être payées par les manants. Je veux ce qui me revient. File me chercher ce filou. Ce n’est pas parce que je lui ai confié les clés de mon domaine, qu’il doit oublier jamais que tout ceci m’appartient.

 

 

L’abbé s’exécuta avec servilité. Il remonta l’escalier du grand perron en trottinant, les mains dans les manches de sa soutane. Il poussa la porte de la grande salle sans crier gare. Faisant mine de ne rien voir il prit son air dévot tout en contemplant la scène pittoresque du Moyne sans son froc et d’Aurélie  jupes par dessus tête. Ils fessaient le petit Saufgrain sous l’œil intéressé de la jeune souillon,  à peine vêtue d’une chemise ouverte et déchirée,  qui ne cachait rien . Le prêtre avait l’assurance et la fermeté du domestique en service commandé. Après tout,  il ne faisait que transmettre les ordres du maître. Il s’adressa à la cantonade d’une voix forte en y mettant toute l’onctuosité ecclésiastique dont il était capable :

 

- Le Maître arrive Madame !

 

Déjà alertés par les clameurs,  les acteurs de cette infâme comédie, se rhabillèrent en un tour de main. Ils se précipitèrent sur leurs vêtements en s’aidant mutuellement. Quand  la haute silhouette du Sire s’encadra dans la grande porte,  chacun avait juste eu le temps de réparer ses désordres de toilette les plus affligeants. Le Moyne finissait de rajuster le froc de bure immaculé qui ne le quittait pour ainsi dire jamais. Derrière lui la belle Aurélie échancrait sa robe en un décolleté somptueux et rajoutait des  bijoux dans ses cheveux. Elle avait les yeux peints et les lèvres rouges à la manière des filles de joie. Elle savait que c’était la bonne manière de plaire au vieux Giron, son mari .

 

 

Celui-ci s’avança dans un cliquetis d’éperons et de boucles de ceinturon. Il portait une dague au côté et un cornet à poudre. Dame Aurélie fit un pas en avant en baissant les yeux et en croisant les doigts. Le rose de ses joues qui lui restait de la partie précédente lui allait fort bien et la rendait fort avenante. Elle fit une modeste révérence en minaudant :  Vous enfin, mon cher époux ! soyez le bienvenu, j’ai si longtemps espéré votre retour…

 

 

Indifférent à cet accueil de charme, le géant rouge et barbu jeta son chapeau et son épée sur une table et asséna ses ordres. Je n’ai cure de vos mignardises femme Giron et je vous prie de parler  quand ce sera votre tour, et avec ma permission. Pour l’heure c’est à toi que je m’adresse foutu Moyne,  car j’ai du travail et des ordres à te donner !  En premier lieu, tu vas courir aux cuisines et te débrouiller pour faire  manger toute la compagnie y compris les chevaux et les chiens. Quand tu auras fini, tu reviendras incontinent me rendre des comptes avec les registres. J’ai besoin d’argent et tu dois me remettre dès ce soir tout ce qui me revient. Tu n’as pas une minute à perdre et que tout soit fait comme je le dis !. Il n’est que temps de te rendre utile, Bon Dieu de Bénédictin !

 

 

Après ces fortes paroles, il se tourna vers la belle Aurélie qui faisait un étalage éhonté de ses charmes. Bien en vain car Giron avait le cœur endurci, coutumier qu’il était des manières des catins, des sauteuses et des gourgandines de tous ordres. Ne soyez pas impatiente Madame ! Votre tour ne saurait se faire attendre bien longuement. Dieu seul sait ce qui peut se passer dans ce château,  il y règne une bonne odeur de bordeau qui me rend d’humeur plaisante…

 

 

Le Châtelain se laissa alors tomber sur un lit de coin en riant grossièrement. Ma foi dit-il il fait aussi bon dans cette salle que dans les meilleures étuves de Rouen. Approche toi dit-il à la Piquette et délace mes bottes et mes chausses. J’ai été à cheval toute la journée, je suis fourbu et j’ai besoin de me mettre à l’aise. Comme elle s’approchait en tremblant, la brute priapique l’attrapa par la nuque et ne lui laissa d’autre alternative que  d’obéir en tout point sans qu’elle puisse articuler la moindre protestation.

 

 

 

 

La petite Piquette mit beaucoup de soin à sa besogne, pensant trouver là de quoi se faire pardonner ses inconduites antérieures. Mais le géant n’était pas homme à s’en laisser compter. Après toutes ces heures de chevauchée il avait accumulé une indomptable énergie. Il s’adressa dès lors à la Châtelaine son épouse. Voyons Belle Demoiselle ! c’est le moment de me montrer que mon retour vous met le cœur en joie. Je vois que vous êtes parée comme pour la fête des Masques toujours prête à vous lancer dans la Sarabande des Orgies. A mon tour Madame de profiter de vos largesses et d’apprécier la tournure de votre piquant esprit. Il l’entraîna alors dans l’alcôve du fond et on n’entendit plus que rugissements de bête enragée. Enfin satisfait, il explosa au bout de quelques instants,  avec un long grognement qu’on entendit à l’autre bout du Château.

 

 

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