04.08.2009

Chronique 15 - Des nouvelles du Tonnerre

carriole.jpgMême pour un âne, la belle saison rend la vie plus douce. Tonnerre ne bronze pas, mais il est d'une magnifique élégance dans son pelage d'été. Je ne cesse de lui répéter qu'il est un grand et beau garçon, nonostant la perte programmée de ses jeunes roupignolles.


D'ailleurs dans sa sagesse, mon âne ne se perd pas en vains regrets sur la perte de ses plus éminents pouvoirs de séduction. Il a bien raison le bougre. Ce qu'il perd en testostérone et en énergie spontanée, il le gagne en réflexion et en sagesse.

 

Nous nous entretenons souvent tous les deux de ce sujet grave. Au lieu de courir la gueuse derrière les belles équidées Tonnerre tourne ses yeux mouillés et rêveurs vers "la mer aux reflets changeants" et se perd en réflexions intérieures qui le mènent tout doit vers une philosophique destinée.


Il y a quelque chose d'oriental dans cet âne là qui m'inspire de la considération. Né pour porter le harnais et tirer la carriole, il se débrouille pour accomplir son destin avec grâce et élégance tout en faisant plaisir à son maître, qui lui distribue à son gré le picotin et les mots doux.

 

Cette apparente soumission ne l'empêche pas de profiter de la vie, il adore composer ses menus dans la variété et la qualite : deux branches fraîches de noisetier par-ci et un rameau de laurier-sauce par là, qu'il assaisonne avec une poignée de menthe et quelques feuilles de camélia. Tonnerre est un éminent botaniste qui vit au plus près de la nature et qui pourrait en remontrer à bien des intégristes de l'évangile écologique.

 

Je soupire parfois en aparté. Si j'étais un âne m'arrive-t-il de penser, castré qui plus est depuis mon jeune âge, j'éviterais bien des bourdes et des faux semblants. Je cesserais les polémiques inutiles. Je ne me soucierais pas de briller ou de me faire remarquer. Je me garderais bien de donner des leçons à tout va. Est-ce qu'un âne castré fait de la politique ? C'est bien le contraire que j'entends : nos politiciens, ministres-députés-sénateurs sont réputés pour sauter sur tout ce qui bouge. Et en plus les garces le savent qui font tourner la planéte avec leur cul. Allez savoir ce que deviendrait un monde sans grands étalons et sans magnifiques femelles ?


Tout bien réfléchi ai-je confié à mon ami le pauvre quetton, si la sagessse est à ce prix, je préfère la folie du monde au silence recueilli des cloîtres et des monastères.

 

 

15.05.2009

Chronique de l'âne 14- Le Cotentin malade de la peste sur France 3

Tonnerre 7_WEB.jpgCe matin Tonnerre de la Fosse paraissait irrité et agité. Au lieu de paître paisiblement la belle herbe tendre de ce mois de mai, je l’ai trouvé à la barrière, la crinière en bataille et donnant du sabot dans la clôture. Je lui ai adressé quelques remontrances en faisant valoir que c’était dimanche et que probablement des parisiennes élégantes s’arrêteraient pour les salutations d’usage et remarqueraient son humeur désobligeante.

« De là à écrire à la SPA pour souligner ton attitude inquiétante, il n’y a qu’un pas, lui dis-je. Et je ferai bientôt les frais d’une enquête en suspicion de mauvais traitements ! »

 

Loin de l’amadouer, mes propos achevèrent de tourmenter l’animal, qui, si je puis dire, monta sur ses grands chevaux. On m’a raconté l’épisode de Thalassa de ce vendredi, brailla-t-il, c’est un véritable scandale ! Ce Georges Pernoud qui n’est rien pour moi, a jeté la suspicion sur mes pâturages avec une audace incroyable. Il a répandu  l’opprobre nucléaire sur tout le Cotentin avec une hypocrisie inouïe, sans en avoir l’air, avec un art consommé de la calomnie, que seuls les journalistes dénaturés peuvent manier. Et maintenant je suis soupçonné d’avoir la peste, nous avons tous la peste. Peux tu seulement me dire comment je vais trouver une ânesse de compagnie pour faire ma vie dans ce comté rural ?

 

« Mon ami, lui dis-je, je comprends ta colère. Au vrai, tu n’es pas tout seul dans cette pandémie atomique. En quelques dizaines de minutes de télévision, les homards des pêcheurs sont devenus invendables et les pommes de terre de nos agriculteurs ont pris une saveur suspecte. Le lait des Maîtres Laitiers va devoir plus que jamais, masquer son éventuelle origine haguaise et les huîtres de Saint Vaast vont être contraintes de se refaire une santé dans les Charentes. Pense également aux hôteliers, aux restaurateurs et à toute l’économie du tourisme. Toute la région, filmée sous une lumière froide entre la Norvège enneigée et les installations sinistres de Sellafield,  a été présentée comme une sorte de friche industrielle à l’atmosphère menaçante pas très loin du cinéma d’horreur et de science fiction. »

 vache WEB.jpg

« Face à cette peste, rien n’a filtré qui soit positif, pas même la technicité d’Areva pourtant choisie par contrat l’an dernier, par Sellafield elle-même, pour maîtriser les risques de la déconstruction. Pas un mot d’éloges n’a été entendu pour nos produits gastronomiques, rien pour nos plages aux perles granitiques, rien pour nos côtes mille fois historiques, rien pour notre bocage toujours luxuriant, rien non plus pour nos hommes,  téméraires navigateurs ou artistes du monde. Même pas une incidente cher Tonnerre, sur les fameux ânes du Cotentin, cette race devenue célèbre aux côtés de nos sexi et plantureuses triolettes, posant sur les cartes postales entre un pommier tout fleuri  et une affable vache normande, à la mamelle généreuse. »

 

C’était à mon tour de taper du pied et de perdre mon calme.

 

« Quand on ignore la table des gourmets et la peinture de François Millet  ou de Signac, pour pérorer devant la France entière au pied d’une église dont on est incapable de restituer la grandeur poétique, on ne peut-être qu’un goujat sans culture. Je te le dis cher Tonnerre, Pernoud est devenu un potentat imbu de lui-même et sûr de lui, seulement préoccupé de faire payer à ses hôtes,  les complaisances qu’ils sont fiers de lui avoir refusées ! »

 

Enfin calmé l’animal hocha gravement la tête, et j’ai pu lire dans son regard doux la perplexité qu’il nourrissait face à l’espèce humaine. J’ai pensé à cet instant que le monde des ânes me convenait mieux que celui des médias corrompus. Pour conclure, avec une dignité qu’on n’attend pas d’un jeune quetton, Tonnerre me tourna le dos sans beaucoup d’entrain et s’éloigna en broutant les petites fleurs mauves des trèfles des près qui peignent  une jolie tapisserie face au gris bleuté de la mer . Comme chaque matin la scène était inondée de soleil et juste troublée par un doux Zéphyr.

 

Copie de IMG_3635 (2).JPG