23.12.2011
Les fleurs bleues (d'une mémoire à ressorts)

Brutalement saisi dans un orage imprévu, je me suis d’un coup penché sur des années antérieures. J’ai vu l’étincelle craquante du passé incendier les nuages violacés de l’aube, une étincelle surgie par effraction dans l’épaisseur grise de ma mémoire. Je me suis senti livré, happé, suspendu aux étendues caillouteuses surchauffées, poursuivi par un nuage de mouches bourdonnantes. Dans la lumière nerveuse et précise, comme soulignée au trait, je me suis incliné sur la végétation tapie et tout s’est déroulé en éclairante vidéo, avec le son et l’image.
J’ai appelé les fleurs bleues du désert trop longtemps silencieuses, à frapper mes vitres embuées, à tirer les cordes de mes carillons tintinnabulants, à entrer dans le hall de mes imaginations cavalières, à secouer les longs silences du souvenir et à me restituer, en cristaux sonores, des morceaux entiers de ma vie. Les fleurs oubliées ont alors percé mon regard opaque et l'ont empêché de se perdre dans les mystérieux escaliers qui sombrent dans des mornes sous-sols. Les fleurs bleues m'ont rappelé à la vie, elles m'ont fait sortir de mon caveau trop étroit et elles ont rompu la tunique opaque des années lointaines.
Oh ! mes fleurs bleues plus bleues que la mer à midi, plus douces que la brume des plages, plus chaudes que les ergs au soleil du zénith, venez tirer le cordon de ma sonnette ! venez carillonner au campanile de mes rêves ! Je vous convoque, je vous supplie d’être ma résurrection, mon retour de moribond chez les magiciens des songes. Vous êtes les miraculeux bonheurs qui m’avez si bien enflammé le cœur. Venez ! que vos ailes de soie vous déposent sur ma vie alourdie pour que se reproduisent , avec acuité, avec vivacité, les sortilèges du ciel et de la terre. Redevenez pour un moment mes nuées de notes cristallines et marines, jaillies d’une charnelle fanfare (bis).
J’ai besoin de vous. Il faut redresser la grinçante machine qui ne tourne plus rondement. Il faut mouvoir mes bras bloqués, percuter mes omoplates rongées, retendre les ressorts du métal ramolli, redresser ici, marteler là, et infliger à la vieille mécanique le traitement qu’on réserve aux impotents, à tous ces vieux oiseaux qui ont désappris à voler. Agitez vous mes fleurs bleues ! tirez fort, hissez moi hors, remontez les manivelles, resserrez les boulons, avec un coup de peinture par-ci par-là, ça ira ! Penchez vous sur moi, chères fleurs bleues de ma vie percluse, essayez encore une fois de faire tourner mon cœur dévoyé. La vie était si belle dans le champ minéral des grands espaces, aujourd’hui consumés au sein des poussières de ma mémoire vagabonde.
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14.12.2011
L'article de la mort

La mort de Socrate de David
C’est un bel article ! non pas de ces articles de boutiquier, funéraires en l’occurrence, du genre bouquin de marbre avec photo du défunt, ou bien couronne en cuivre ornée de fleurs en porcelaine, non pas non plus, comme on pourrait aussi le penser un article de journal façon épitaphe nécrologique pour disparu célèbre, mais bien celui qui désigne ce moment court et délicat qui vous conduit de vie à trépas. Je me souviens d’avoir prévenu un chirurgien, « votre patient est en train de passer… », je m’étais heureusement trompé, mais j’ai gâché sa croisière au praticien.
On dit parfois de notre voisin ou de notre arrière grand mère qu’ils ont passé l’arme à gauche, c’est une façon militaire d’envisager les choses. J’ai relevé aussi dans Gilles de Gouberville, qu’il écrivait de son meunier écrasé par sa meule « qu’il labourait aux dernières extrémités », jouant sur le mode agricole et agité qui convenait bien à cette époque. Ces expressions qui désignent le passage terminal, le temps fugace de l’agonie, ont un charme fou, et réjouissent les poètes.
Je n’éprouve aucune hâte ni empressement pour l‘issue fatale et si je souhaite qu’elle advienne (car je ne saurais m’y opposer) c’est bien le plus tard possible, après avoir épuisé tous les recours raisonnables. Ce n’est pas une raison pour laisser aller les choses à vau-l’eau et pour se laisser embarquer sans préparation. Il s’agit d’ une expérience unique, sans itération possible. Le ressenti est sur l’instant définitif et indiscutable. Il faut donc convenir que si on veut rendre son dernier souffle avec un minimum de confort, il faut y penser avant, comme disent les motards de la police aux chauffards qui refusent de payer leurs contraventions.
Le temps paraît révolu ou l’article de la mort s’accompagnait pour le moribond d’insupportables souffrances. On ne laboure plus aux dernières extrémités. Aujourd’hui il faut compter avec la morphine et diverses substances. Le mourant s’endort. J’essaie d’imaginer cet instant précis où on emprunte un long corridor, que je verrais bien comme un couloir d’hôpital, celui qu’on parcourt dans certains sous-sols pour se rendre au bloc. Il y a des avantages : vous n’avez ni le bruit du chariot ni la face hilare du brancardier qui drague les infirmières au passage. Croyez moi les brancardiers sont des bellâtres musclés qui plaisent aux dames. Il n’y a pas de portes latérales dans ces sombres coulisses, pas d’échappatoires, seulement une porte définitive, qui barre le bout de la coursive et que vous voyez se rapprocher avec une certaine curiosité, peut-être aussi avec un mélange de terreur et de fatalisme.
Je suppose que ce sont dans ces derniers instants que vous lâchez la rampe, engourdi par le silence ouaté à travers lequel vous parviennent quelques notes de musique séraphique et des mots d’amour glamours, arrivant de très loin, murmurés par quelqu’un qui vous aime. Pour le coup, vous n’avez plus rien à faire, le couloir est en pente, vous vous laissez glisser par consentement à la pesanteur et à l’irrémédiable. Il vous est impossible de vous retourner et de remonter au point de départ. Vous vivez vos derniers instants d’homme entier. Car de toute évidence, dès que vous passez la porte du fond, vous rendez l’âme. Par quel déchirement ou quel décollement ? nul ne le sait. Ce qui se passe derrière cette porte blindée est un irritant miracle, aussi funeste soit-il.
Quelques instants plus tôt, on vous a changé de chambre car les personnels de santé ont vu sur vous les griffures de néant. Il n’est pas nécessaire de faire peur à votre voisin de lit. La mort des autres est déprimante, beaucoup plus que votre propre mort qui est la solution, longtemps interrogée, d’une énigme qui dure depuis votre naissance. Rien ne doit devoir entraver le déroulement du mystère, qui est une affaire toute personnelle, à vrai dire. Quelques minutes, quelques heures plus tard, vous aurez rendu votre dernier souffle. Dans cet ultime moment, il y a donc bien deux notions, celle du passage d’un état à l’autre et celle du dernier soupir expiré.
J’imagine que le changement d’état est une sublimation identique au passage de la glace à la vapeur, vous passez de vif à mort, directement, sans phrases. Vous êtes encore chaud et subrepticement vous sentez une sorte d’ankylose, qui annonçe la raideur cadavérique, l’immobilité, la froideur, l’absence de sentiments. Vous vous retrouvez finalement, sans y avoir vraiment consenti, entre les mains d’improbables thanatopracteurs qui vous donnent bonne figure en adoucissant votre sourire et en ajoutant un peu de couleur à vos joues, que le sang a désertées. Vous êtes là sans y être, puisque vous ne comprenez rien à la situation, même si vos proches ou vos voisins viennent jeter un œil et font comme si. Ils parlent bas. On vous respecte infiniment plus mort, que vivant.
Ainsi confortablement installé dans votre alvéole funéraire, sagement enveloppé dans votre linceul et les mains jointes, il faut bien avouer qu’il vous manque quelque chose, puisque vous avez rendu l’âme. Et ça c’est quand même le coeur du problême ! le crash s’est déroulé au moment ou la porte blindée du fond s’est ouverte devant vous et s’est refermée dans votre dos. Bon ! soyons francs, personne n’a vu s’envoler un dernier souffle : si il existe, il est incolore et inodore, absolument silencieux et se déplace comme un esprit. Justement ! Nous y sommes ! ce qui s’est envolé derrière la grande porte c’est votre incoercible esprit, brutalement libéré, envolé, qui a choisi ce moment difficile pour vous abandonner sans retour possible. Vous l'aviez cultivé rebelle et il vous le rend bien en s'éclipsant sans aucun regret.
Vous ne pouvez plus ni sourire, ni pleurer, ni vous poser des questions, ni taquiner vos petits enfants. C’est tout à fait ça, le vrai malheur. François Mitterrand a mystifié son monde en disant qu’il croyait aux forces de l’esprit qui s’éternisaient après le grand saut. Je suis comme lui, je crois très fort à ces forces là. Je suis même convaincu que ce sont les seules qui vaillent et que ce sont elles qui nous mènent au plus loin dans les manufactures de l’humanité. Mais que diable, évitons les conte-sens, il s'agit des forces de la vie, pas de celles de la mort. Les forces de l’esprit sont malheureusement celles qui vous abandonnent quand vous cassez votre pipe. L’esprit des morts lui, n'existe que dans le souvenir des vivants. On le voit planer dans les cimetières silencieux par les beaux matins de décembre, comme ces nappes de brume légère et impalpable qui survivent aux nuits glaciales des longs hivers qui s'annoncent.
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12.09.2011
Vieille barque

Souvent je voudrais ressembler au fameux Joshua qui contemplait le « Spray » abandonné dans les dunes du Cap Cod (Massasuchetts)). En attendant de le reconstruire, le vieux marin passait sa main sur les bordés défaits de son canot et en éprouvait les membrures orphelines en maugréant. Je voudrais comme lui, porter le vieil habit des marins d’autrefois, un melon cabossé sur le crâne et un paletot noir délavé, façon redingote, avec une belle chaîne de montre barrant mon gilet. Ma moustache aux pointes relevées dissimulerait mon sourire et un monocle sortirait de ma pochette. Après l’avoir tout refait à neuf, Slocum a mené son canot autour du monde par les Fidji et le cap des Vierges.
Je rêve de cette fin du XlX° d’où je pourrais contempler ma propre navigation, juger de mon embarcation délabrée, elle aussi à demi envahie par le sable, les maïeux et les chardons bleus. Le monde de cette époque était loin d’être fini comme aujourd’hui. Bien entendu, des découvertes immenses nous attendent encore, avec des îles inconnues et des détroits interdits, du moins je le suppose, et je l’espère pour les générations à venir. Mais elles demandent des moyens sophistiqués, hors de portée de navigation pour ma barque à moitié pourrie.
Pour m’en consoler, je refais des itinéraires d’autrefois, je revis mes premières peurs et mes premiers désirs ; je mesure de mes voyages, les avancées et les reculades, le temps perdu et les bravades, les désirs violents et la douceur des sentiments. Sous mes airs de gentleman marin, commandant des voiliers à sept mâts et à quatre vingt voiles, je m’interroge sur la réalité des tempêtes et le poids des mamelles du vent qui m’ont poussé sur les mers incertaines de ma vie. Ai-je bien tracé mon cap ? Ai-je seulement tenu la barre ?
J’ai bien trop conscience d’avoir été le jouet des circonstances. Les chemins de mon enfance ont déboulé dans les paysages de mon existence sans même que j’y prenne garde. Tout au plus ai-je choisi entre ma droite et ma gauche, entre le haut du trottoir et le caniveau, entre l’herbe et les pierres, entre les calmes et les tempêtes. De deux maux je prenais tantôt le meilleur, tantôt le pire. Mais dans tout cela, si confus, si imprévisible, j’étais malgré tout un marin, c’est à dire un homme libre. Et souvent j’éclatais de rire comme au théâtre…, petite pluie abat grand vent me disais-je et au Diable les ciels pommelés et les queues de jument.
J’ose à peine toucher à cette barque échouée que j’examine d’un air circonspect. A voir les carvelles rouillées et les poulies bloquées, les haubans détendus et les panneaux défoncés, on pourrait croire qu’il s’agit d’un vrai cadavre, dans un vrai cimetière. Mais je dois prendre garde aux liserons laineux et aux mélilots qui fleurissent dans les ruines. L’âme du vieux canot habite bien là, hantée par des poignées de rêves et des montagnes bleues imaginaires. Les chansons douces peuplent encore son glorieux paradis et quelque part, dans les profondeurs de sa quille ensevelie, résident les derniers secrets intimes et brûlants du bonheur.
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03.08.2011
La visite du musée
Tôt le matin, tu avais dessiné des nuages en forme de fleurs qui couraient par monts et par vaux. Des nuages roses et violets qui suivaient les ruisseaux et les chemins creux à travers les champs et les bois. Et moi j’envoyais vers eux des mots, toutes sortes de mots qui sentaient la mer et les oiseaux, des mots salés, des mots tendres et sucrés, des brassées de mots qui planaient comme des Fous empressés.
En arrivant dans les jardins embrumés des magiciens, les mots et les nuages se sont rejoints. Nous avons été saisis par la même fascination. Un génie était passé par là, qui avait dessiné notre amour sur les murs. Il avait dessiné avec des crayons si fins qu’il fallait se pencher pour voir tes yeux, tes cuisses et tes seins. Tu étais sur tous les horizons, dénudée, juste maquillée avec des couleurs tendres, plus chaude et plus vivante que jamais. Tu étais debout, ou assise, ou accroupie, ou à genoux, mais toujours amoureusement offerte, comme si c’était le premier ou le dernier jour. L’éternel mystère de ton ventre éclaté était répété sans fin, sur d’interminables rouleaux de parchemin. Les autres humains passaient, indifférents, ignorant que nous nous aimions dans ces dessins miraculeux. Mes mots s’accrochaient un à un à tes nuages et à tes fleurs. Ils parlaient sans hâte de rêves brûlants, de désirs et de plaisirs.
Nous avons alors parcouru les champs dévastés et incandescents de nos vies. Nous avons additionné dans nos mémoires toutes les séquences d’amour passées, toutes les îles découvertes et toutes les mers parcourues. Nous avons revécu ensemble toutes les angoisses de nos courses nocturnes dans les ruelles des quartiers chauds, au coeur des villes inconnues. Tu avais quitté les dessins des murs géniaux pour devenir ma mère et ma sœur, ma vierge adolescente et ma perverse amante. Ni le vent, ni la tempête, ni le froid, ni la faim ne pouvaient franchir les murailles qui protégeaient nos enlacements. Le ciel était là, embrasé, que nous pouvions toucher de nos mains.
Comme deux enfants perdus dans la mer immense du désir, nous nous sommes agrippés à notre barque, déjà vieille mais encore vivante, comme aux jours bénis de notre jeunesse. Notre cœur était dilaté par l’urgence et tous les pores de notre peau exsudaient les liqueurs et les parfums sauvages du plaisir. Nous nous sommes embrassés sans fin et sans cris, comme les fleurs et les nuages, comme les dessins et les mots. Je n’ai jamais oublié.
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21.07.2011
Van Dongen
Je me doute que beaucoup de gens en vacances dans notre Val de Saire maudissent la brume et le crachin d'aujourd'hui. Les belles baigneuses doivent oublier en ce moment Van Dongen et ses dentelles sur le sable de Deauville. Disons à ce propos que l'expo à Paris de la première période du peintre doit valoir le voyage, au vu du catalogue. Encore un artiste qui aimait les femmes, mais avec un pinceau et des tubes de couleurs, pas comme un soudard. Enfin je le crois, j'en suis même sûr.
Incidemment, la manipulation du Cas Banon par le Figaro pour y mêler en première page, notre pauvre François est un exemple de dérive qui mériterait bien une sanction. Murdoch est appelé devant les députés en Grande Bretagne pour moins que ça. Nous aurons probablement d'autres tentatives de désinformation et d'entourloupes de la même eau. Le vieux Dassault sait bien qu'en cas de victoire de la gauche, ses privilèges seront rognés. Comme il n'est pas le seul homme d'affaires à se faire des soucis, il faut s'attendre à tout. Fuite de capitaux, sabotage économique et autres chantages au chômage, voilà ce qui nous attend.
Mais mon intention n'est pas de laisser aller ma bile contre l'incivilité et la nature anti sociale des marchands du temple, car ce n'est pas très bon pour mon foie. Je veux surtout souligner l'apaisement qu'un vieux rêveur comme moi peut trouver dans l'ambiance grise et la lumière tamisée de ce juillet pourri. On y respire comme dans une étuve l'air maritime, tiède et saturé d'humidité. Cette atmosphère est propice aux voyages qui empruntent les chemins compliqués de mon passé.
Beaucoup de jeunes gens, disons plutôt de personnes encore jeunes, ne supportent pas que nous, les septuagénaires, évoquions notre âge en comptant les années qui nous restent à vivre. Cela prouverait de notre part de la lassitude ou du désenchantement. Comme de la mauvaise volonté à être heureux. Il n'en est rien, bien au contraire. Les dix dernières années de la vie sont très, très précieuses. On les compte une par une : dix, neuf, huit,..et on arrive très vite à l'échéance fatale. L'incertitude sur la date exacte ne remet pas en cause la conclusion inévitable.
Ces dix dernières années sont d'un prix très élevé parce qu'elles sont météoriques, comme des étoiles filantes. Utilement la nature nous a privés, nous les troisième âge, de la grâce et de l'esprit primesautier qui vont si bien aux adultes encore inconscients de leur fatal envol. Cela nous évite de perdre du temps. Nous avons en outre le privilège d'avoir bien rempli nos bagages d'un luxe d'émotions, agencées en visions panoramiques et mêlées aux plaisirs intenses des sauces interdites, secrètes et non conformes. Peurs, hallucinations, défis contre nature, émerveillements, tout y passe. Ces souvenirs stockés dans notre mémoire de rebelle, ne se gâtent en rien avec les années, Ils y gagnent au contraire, comme un vin de grand cru se bonifiant avec l'âge.
Dans ces vagabondages, le présent s'efface pour ne laisser qu'un halo diffus de sons, de formes et de couleurs. Toutes sortes d'images même depuis longtemps oubliées, apparaissent alors dans mon ciel intérieur, pour surgir soudain, surprenantes par leur précision métallique. Elles sont comme des photos anciennes patinées par le temps mais au piqué irréprochable. Elles ont gardé en moi leur signification épurée, essentielle et brûlante.
Et c'est là bien sûr, que resurgit Van Dongen et sa Lucie d'un autre âge. Le portrait me frappe au plexus. Pour moi, cette irradiante créature est sortie de je ne sais quel bordj écroulé en bordure de l'erg, environné de séguias ensablées et de palmiers couchés par la violence calcinée du sirocco. Dans les chambres désertes, des tapis disparaissent sous la poussière alors que les portes battent de désolation. C'est à ce moment glauque et miraculeux que m'apparaît la femme incandescente. Celle du portrait. Elle ne dit pas un mot et me regarde comme si elle m'attendait depuis toujours, avec juste une nuance tendre de reproche.
C'est à cet instant précis que je me souviens fort bien d'être passé de l'autre côté d'un miroir rendu flou par les chiures de mouche et l'argenture écaillée. Comme dans un film de fiction, je restai interdit dans cet ailleurs imprévu, les yeux agrandis par l'étonnement et le désir. J'accédais dans l'instant à un monde nouveau.
Par la suite, j'ai supporté beaucoup de tempêtes de sable et navigué à travers des solitudes diverses, parfois incandescentes. Je suis retourné aussi plusieurs fois dans ce bordj en ruines, qui abritait des khammés amaigris et désoeuvrés, mais je n'ai plus jamais rencontré cette sidérale mutation.
A
11:16 Publié dans Actuelles, Chants de Noroît, poésie, politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | |
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25.04.2011
Pâques fleuries
Le premier signal du vieillissement, c’est quand on regarde dans le rétroviseur. On abandonne le présent avec une certaine lassitude, engendrée par l’impression sournoise du déjà vu. Des Pâques fleuries (G. de Gouberville) comme celles de ces derniers jours ont déjà existé. L’avertissement du Noël au balcon, Pâques aux tisons nous indique que l’inverse est souvent possible, n’en déplaise aux fanatiques du réchauffement qui voient ses effets partout, qu’il pleuve ou qu’il vente. On a beau dire, ce délire collectif nuit à notre plaisir tout simple de voir nos pommiers en fleurs, ce qui est plutôt normal dans notre bocage. Cette fois-ci sur la côte est, nos arbres fruitiers ont échappé au désastre fréquent du vent d’amont, froid, sec, mêlé d’embruns.
Pour un vieil homme, rien de plus naturel que de reposer son regard à travers un ciel sans nuages pour abandonner sa carcasse disjointe à la tiédeur du soleil de midi. Un de mes jeux favoris, alors que je suis mollement installé dans l’insouciance du sybarite, est d’inspecter les vieilles malles de ma mémoire. Oh ! il n’y a pas là de coffres plombés et cloutés de pirate, ni de luxueux bagages conçus sur mesure pour les grands voyageurs. D’ailleurs, il faudra bien un jour s’interroger pourquoi les voyages et les bagages sont au même titre que l’automobile et la maison, des composantes du statut social et pourquoi beaucoup d’alouettes pathétiques se laissent prendre à leurs miroirs. Il n’y a donc rien de bien riche dans les armoires de mes souvenirs. Je trouve seulement des cartons poussiéreux et des valises élimées, dans lequel s’entassent des preuves de mes migrations intérieures. Toutefois, je ne suis pas très sûr que ces paquets mal ficelés existent vraiment ailleurs que dans ma tête.
Parmi ces vestiges du souvenir, se trouve une vieille boite à munitions qui a du servir à la Wermacht, avec à l’intérieur quelques photos en noir et blanc. C’était au bord d’un ruisseau qui descendait de la petite colline. Le bruit de l’eau sur les galets jouait un air de musique qui portait au plaisir. Le soleil de Pâques, matelassé de brumes tièdes, réveillait comme aujourd’hui la vibrionnante vitalité de ce coin de nature, qui finissait dans l’obscurité mystérieuse des saules penchés sur l’eau noire. Je me souviens des martins-pêcheurs qui sillonnaient l’ombre comme des éclairs. Sur le parapet du pont, Jessica dorait ses bras et ses jambes nues , en faisant virevolter sa robe légère. Tout autour de son regard vert, s’agitaient les boucles épaisses de sa tignasse rousse et l'eau limpide du désir roulait dans ses prunelles adolescentes. Nous avions le cœur à rire et j’essayais d’attraper des têtards dans le creux de ma main.
Nous ne savions pas ce qui allait arriver cet après-midi là, ni l’incendie juvénile, ni la naïveté nue. Cinquante années plus tard, j’en garde la réconfortante empreinte, radieuse et triomphante, qui me fait danser aujourd’hui, malgré mes vieilles douleurs, dans les rayons du printemps revenu.
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13.04.2011
Amours impassibles
Il ne sert à rien aux aveugles de parcourir les cimes. Ils ne font pas de différence entre le jaillissement phallique des séquoias géants et la mollesse des saules vautrés dans les mares putrides. Ils piétinent sans le savoir les capillaires, les nombrils de Vénus et les myrtilles. Ils ignorent les buissons troubles où les frelons font leur miel parmi les amanites aux relents de tubéreuse. Ils sont sourds aux chuintements érotiques des batraciens, tapis dans leurs terriers humides. Ils dédaignent les arbouses trop mûres qui pleurent d’être enfin cueillies. La vie est une pensée sauvage aux tréfonds des mythes qui s’échangent de cavernes sombres en cavernes sombres depuis le paléolithique, et peut-être avant.
Avec l’âge, les bandeaux tombent et les garrots se dénouent. Les poètes acrobates marchent sur les fils et s’élancent dans leurs trapèzes, ils pirouettent autour des mâts métalliques et trépignent sur les trampolines. Ils captent la fulgurance de l’air et vibrent comme des vitres aux limites. Les échos vont de branche en branche et les oiseaux tantôt faucons, tantôt pinsons, font pleurer les violons et grincer les trombones et les clairons. L’orphéon troublant remplit de tumulte l’azur et explose l’orage dans un long cri, cyclonique et violent. Les femmes repues aux formes pleines tombent de sommeil et de félicité, pendant que leurs hommes amaigris lancent vainement vers le ciel leurs bras d’orgueil impuissant. Ensemble, ils s’abandonnent pour la fin des temps.
Par moments, au comble de la sérénité, je me vois moribond, avec la voix hésitante et le terne regard de ceux qui s’éloignent. Tout le jour j’ai scruté l’horizon et interrogé les dieux des Ecritures. Il n’y a ni archevêques, ni ayatollahs, ni mandarins. Tous les rois mages sont muets. Je n’ai pas de vérités, seulement des certitudes. A cet instant, véritable héros à l’antique, je fais des vœux pour que mon corps parte en flammes très hautes au bord du Gange, dans un brasier activé par des chamanes, des hindous faméliques aux yeux graves. L’odeur est puissante, d’encens et de chair consumée. Dans les cendres encore chaudes, je prie pour qu’une diva lascive au cœur tendre recueille en douceur les quartz vitreux de mes amours impassibles.
10:56 Publié dans Chants de Noroît, poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, poésie, acrobate | |
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08.04.2011
Ascension ultime

A mesure que je monte les sentiers escarpés, poussé par le vent des journées accumulées, le passé s’étale au de là des précipices comme une plaine brumeuse. Je distingue médiocrement les grands fleuves et les routes, et, ici ou là, des forêts sombres et des villes, noyées dans leurs propres fumées. Mon histoire personnelle est comme un grand pays oublié, avec des mers vides et des déserts sacrifiés. De si haut, s’impose la rotondité de notre terre.
Pour me reprendre, je m’accoude par moments à un genévrier torturé qui surplombe des ravins emboîtés. Jusqu’au soir, je cherche un enfant qui s’observe dans l’eau sombre des mares ou bien encore des silhouettes, autrefois familières, qui croisaient mes chemins. Je ne vois que des ombres penchées, soucieuses et pressées. Sous le halo jaunâtre des réverbères, je m’attarde dans les quartiers assourdis par le crachin et je rêve de chambres closes. Au mur je vois des papiers peints avec des navires anciens et puis sur les commodes précieuses, des mappemondes et des sextants, aux éclats de cuivre.
Il faut monter encore et atteindre le prochain col, celui qui rapproche de la mort. Pour adoucir l’épreuve, je trouve une cabane de vieux troncs mal équarris qui protège à peine de l’effroi. Sur le seuil, une femme aux gros seins satinés, gorgés du lait doux du monde, m’attend. Sa taille est un cercle de feu et son ventre un paradis miraculeux, posé là comme le nid des abeilles, bruissant et enivrant. Je tends mes bras reconnaissants et je me rassasie de ma soudaine sérénité.
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05.04.2011
Eloge de la liberté
Seules les femmes libres sont belles. La liberté est belle comme une femme libre, avec des dessous troublants de dentelles pastel. La liberté est majestueuse comme un navire qui quitte le rivage, ni vers le nord ni vers le sud, mais vers le large. Elle est inquiétante comme la mer d'ouest la nuit, qui pousse des montagnes d'eau à la proue en montrant ses dents d'écume.
La liberté est brûlante comme la piste à midi qui serpente entre deux collines de sable rouge. Elle est dure et fragile comme le genèvrier accroché aux versants minéraux de l'Atlas. Elle est courageuse comme l'explorateur qui va cueillir l'Osmonde royale dans les champs de mine, gardés par les cadavres renversés des chèvres déjouées.
La liberté est éprouvante comme le vieux corps qui souffre et qui voit la lumière s'éteindre. La liberté est une énigme qui éblouit quand on ne sait plus ce que sera demain. La liberté pour toujours, est une étoile qui brille au dessus des tableaux géométriques de croix blanches dessinés par la guerre.
Voilà que le printemps s'annonce et je fais des voeux pour que les crocus fleurissent sur les tombes de ses héros..
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31.12.2010
Le temps qui passe

Encore une année de passée à soigner ma vieille ferraille déglinguée, une vésicule par ci un oeil par là, enrobés de lumbago. La chance c'est qu'on peut faire avec ou sans. J'en connais bien d'autres qui n'ont pas eu la patience d'attendre, qui roulaient trop vite ou qui mangeaient trop, ou bien encore qui se sont fait braquer par une rupture chromosomique mal intentionnée. En ce début d'année, j'ai une pensée affectueuse pour mes amis défunts, Dieu sait ce qu'ils auraient pu faire de leurs vieux jours !
Etre en vie ne suffit pas. On sent chaque année que le chemin est de plus en plus raide et comme dirait notre inénarrable ministre de l'intérieur, c'est quand il y a de la pente que ça ne va pas. Si encore il suffisait de se laisser descendre, mais non il faut monter. Les âmes bien trempées ne se laissent pas glisser, elles résistent. Elles avancent un pied, et puis l'autre et entre deux enjambées elles ricanent, elles rient jaune. Elles font mine de ne pas y croire et d'en avoir encore un peu dans la culotte, oh si peu, mais assez pour la grande illusion. Alors on gravit péniblement le sentier malaisé du vieillissement. Fêter le temps qui passe est une invention de jeune, sûrement pas de septuagénaire qui s'accroche à la rampe.
Monter oui ! mais pour aller où ? Je ne vois au sommet qu'une immense gare de triage, un terminus. Les passagers ont tout d'un coup la nuque raide et les mâchoires crispées, comme si ils n'avaient plus envie de rigoler. Il y a deux grandes destinations : la classique dans un superbe corbillard à plumets tiré par deux magnifiques chevaux de labour, blancs et dociles. Le cocher est tout en noblesse et en dextérité et j'imagine que les villageoises suivraient mon cercueil la larme à l'oeil. Je préfèrerais que ce soit en été, les femmes sont plus belles, un rien les habille, et notre pays en cette saison chante et verdoie.
Oui, oui Monsieur le Curé je n'aimerais pas que mes obsèques soient tristes ! C'est la raison pour laquelle je ne ferai pas rentrer mon cadavre dans l'ombre fraîche de la belle église; l'odeur d'encens et la fumée des cierges sont des symboles que je laisse aux pénitents. Rendez-vous compte Monsieur l'Abbé puis-je avoir gravi tous ces douloureux degrés pour finir en misérable pécheur? Dommage pour la couleur, la musique, et le cadre qui sont grandioses et éternels.
Alors je partirai comme un faux prophète, reçu devant son feu de gaz-oil par un croquemort sans légitimité, mais ce sera juste un mauvais moment à passer. Une réduction minérale propre et inodore qui tiendra dans une petite cruche romaine que j'ai pêchée chez les Barbaresques sous mon navire et que je conserve depuis un demi siècle pour cette ultime fonction. Ainsi resserré dans cette mémorable cruche que je ferai pendre à la branche la plus grosse de l'if que j'ai planté dans ma cour dans cette intention, je veillerai plus mort que vif aux destinées d'un lieu qui m'est cher et des gens qui y vivront.
L'if vit très vieux, on connaît des sujets de 800, voire mille ans. L'accrochage de mes cendres dans les branches se fera au son d'une musique qui est aussi un gage d'éternité : l'Enterrement à la Nouvelle Orléans de Louis Armstrong et sa bande. Musique de circonstance qui touche aux tripes noires ou blanches et qui accompagnera le flop des bouchons de champagne destiné aux amis et parents qui me feront l'amitié d'être là.
Y seront aussi mon chien, mon âne et pourquoi pas ? sous le soleil ! Tout ça pour vous dire qu'il n'y a rien de triste là-dedans et que je vous souhaite, je nous souhaite à tous, moi y compris, une bonne année !
12:00 Publié dans Actuelles, Chants de Noroît, histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : mort, vivant, amstrong, obsèques | |
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