17.04.2010
Mourir pour mourir, je préfère mourir vieux

Et je ne suis pas le seul : il suffit de voir tous ces sexagénaires s'ébaudir dans les salons d'aéroport ou sur les plages tropicales, entre deux palmiers complaisants. Je ne partage pas ces plaisirs futiles de l'hédonisme primaire car je trouve que c'est dans la tête qu'on se fabrique les plus beaux voyages, c'est bien plus beau, c'est moins fatiguant et on ne risque pas d'attraper bêtement le choléra.
Assuré du pain quotidien, d'un vrai toit et de la chaleur d'un bon feu (nonobstant le réchauffement climatique), qui sont les luxes indispensables aux personnes âgées en bonne santé approximative, on peut concevoir le vieillissement, non pas comme un naufrage, mais comme l' ascension de l'ultime montagne.
Malgré mes rhumatismes et mon souffle court je ne m'imagine pas dans une descente qui ne pourrait mener à terme que six pieds sous terre. J'ai plutôt conscience de gravir doucement, un à un, les degrés d'une valeur qui m'est chère, celle de la liberté. L'escalier de cette tour là, qui est la mère de toutes les dignités, est interminable. A chaque palier on laisse derrière soi toutes les chaînes. Close la dépendance du patron, close l'urgence de l'éducation des enfants, closes les amours égoïstes et désajustées, closes mêmes, les peurs du lendemain et de la mort.
Je comprends le désespoir et la douleur qu'engendre la mort des hommes et des femmes encore jeunes. Un sentiment d'inachevé. Une réelle injustice . Une sorte de gaspillage des ressources génétiques et sociologiques du groupe. Je n'en finis pas de m'apitoyer sur la mort de mon père à trente deux ans et de m'affliger de celle de mes amis éteints trop tôt. Ils auraient pu faire tant de choses en restant en vie. Rimbaud, Mozart, combien d'autres ?
Je vois bien que la vraie raison du sourire béat du vieillard est la satisfaction du destin accompli, que nul accident ne peut plus interrompre. Quand le regard s'estompe et que la petite musique de la vie s'assourdit dans des artères qui se referment, le vieil homme (ou femme) devenu sage enfin, peut lâcher la rampe et faire un signe de la main à ceux qui restent. Cependant «si rien n'est plus sûr que la mort, rien n'est moins certain que l'heure d'ycelle... »
En attendant, avec l'esprit plus libre que jamais, il n'y a pas de meilleure place pour profiter de la vie. Esprit libre, esprit fort. Les hommes libres sont des héros. Si vous avez bien suivi mon raisonnement, il s'en suit que vieillir est un acte héroïque. Alors si vous croisez un ancêtre au pas hésitant et au regard vague, saluez le gentiment, il a vaincu pour de bon toutes les peurs du monde.
12:25 Publié dans Chants de Noroît | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mort, retraite, troisième âge
04.03.2010
A un vieil ami
Cette note est la centième de ce blog, j'ai voulu fêter l'évènement à ma manière en exhumant un poème que j'avais placé en exergue de ma thèse, comme dédicace à un grand ami, modeste paysan du désert, qui m'a appris la noblesse des hommes simples, respectueux de leurs semblables, de la nature et de la vie.
A Mohamed B., agriculteur de la vallée du M'Zab,
maître en agriculture et en humanité.
Mohamed B. détient beaucoup de secrets simples
et essentiels, mais surtout il sait que
l'homme
modeste, patient et fort,
peut domestiquer les mauvais génies
du désert.
Il peut commander le destin incertain
des graines qui germent,
des boutures qui s'enracinent,
des greffes qui bourgeonnent
et des fleurs qui éclosent.
Il peut rendre obliques les piques verticales
du soleil à midi
et calmer la sarabande des grains de sable
endiablés par un sirocco de juin.
Ne s'arrêtant jamais
il protége le bon grain
et arrache l'ivraie, chasse les moineaux voleurs
et les gerboises gourmandes,
foudroie les chenilles et les pucerons,
les acariens, les noctuelles
et les sauterelles voraces,
tout un petit peuple vil et désobligeant.
Il faut des jours et des jours,
un par un comptés
par la somme des gestes renouvelés
pour que les mauvais génies se lassent
et que le soir offre sa moisson
de légumes et de fruits,
verts ou rouges ou jaunes
comme de l'or.
Alors au plus frais de l'aube
quand commence une nouvelle journée dure
et tranquille
et qu'il fait chanter
l'eau dans les rigoles en n'oubliant
aucune plante, aucun arbre,
rendu allègre par le bonheur de la vie
si simplement présente,
Mohamed B., paysan du M'Zab dit:
"C'est pour le plaisir de Dieu
Grand et Miséricordieux"
10:40 Publié dans Chants de Noroît | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sahara, palmiers, algérie
19.06.2009
La légèreté est de rigueur

Comme le montre cette photo Tonnerre ne dit pas que des âneries, il sait aussi tirer une charette. Personne ne peut se mettre à la place du papie qui conduit ses petites filles à la plage. Fouette cocher. Aujourd'hui j'ai besoin d'insouciance car la semaine a mal commencé. Il nous a fallu accompagner un ami très cher dans son dernier sommeil. A le voir froid comme la pierre et le visage mangé par la barbe, c'est ma propre mort que j'ai vécue. D'autant plus que comme lui c'est par l'incinération que je veux faire place nette.
Avec Jacques nous avons couru la Méditerranée et vécu des moments inoubliables de franche gaieté et de folies douces. Il n'est pas le premier de mes amis affectionnés à se faire la malle, casser sa pipe ou manger les pissenlits par la racine, mais c'est le premier à devenir mon double dans son cercueil trop étroit. Il faut dire aussi que c'est moins triste quand c'est dans l'ordre des choses. Les vieux d'abord et place aux nouvelles générations. Quand mon tour sera venu j'aimerais bien y mettre de la légèreté. Quelque chose comme la projection de Jour de Fête qui a accompagné la même cérémonie pour un camarade.
Evidemment les vivants tirent au flanc, ils enterrent leurs morts à reculons. Ils veulent se souvenir et se recueillir. J'aimerais qu'on chante et qu'on boive.
Jacques était un grand farceur ravagé par l'humour qui faisait sa force. Je m'attendais à ce qu'il se lève et dise, - Attendez les gars c'est pour rigoler. Je suis certain que nous nous reverrons au jour dit et j'aimerais bien qu'il m'accueille avec son sourire inimitable par un - Salut Commodore ! un sobriquet qu'il m'avait attribué. Aujourd'hui le Commodore en tenue de croisière éternelle fait un grand salut affectueux à Brigitte et à ses filles.
10:13 Publié dans Chants de Noroît | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



