21.07.2011
Van Dongen
Je me doute que beaucoup de gens en vacances dans notre Val de Saire maudissent la brume et le crachin d'aujourd'hui. Les belles baigneuses doivent oublier en ce moment Van Dongen et ses dentelles sur le sable de Deauville. Disons à ce propos que l'expo à Paris de la première période du peintre doit valoir le voyage, au vu du catalogue. Encore un artiste qui aimait les femmes, mais avec un pinceau et des tubes de couleurs, pas comme un soudard. Enfin je le crois, j'en suis même sûr.
Incidemment, la manipulation du Cas Banon par le Figaro pour y mêler en première page, notre pauvre François est un exemple de dérive qui mériterait bien une sanction. Murdoch est appelé devant les députés en Grande Bretagne pour moins que ça. Nous aurons probablement d'autres tentatives de désinformation et d'entourloupes de la même eau. Le vieux Dassault sait bien qu'en cas de victoire de la gauche, ses privilèges seront rognés. Comme il n'est pas le seul homme d'affaires à se faire des soucis, il faut s'attendre à tout. Fuite de capitaux, sabotage économique et autres chantages au chômage, voilà ce qui nous attend.
Mais mon intention n'est pas de laisser aller ma bile contre l'incivilité et la nature anti sociale des marchands du temple, car ce n'est pas très bon pour mon foie. Je veux surtout souligner l'apaisement qu'un vieux rêveur comme moi peut trouver dans l'ambiance grise et la lumière tamisée de ce juillet pourri. On y respire comme dans une étuve l'air maritime, tiède et saturé d'humidité. Cette atmosphère est propice aux voyages qui empruntent les chemins compliqués de mon passé.
Beaucoup de jeunes gens, disons plutôt de personnes encore jeunes, ne supportent pas que nous, les septuagénaires, évoquions notre âge en comptant les années qui nous restent à vivre. Cela prouverait de notre part de la lassitude ou du désenchantement. Comme de la mauvaise volonté à être heureux. Il n'en est rien, bien au contraire. Les dix dernières années de la vie sont très, très précieuses. On les compte une par une : dix, neuf, huit,..et on arrive très vite à l'échéance fatale. L'incertitude sur la date exacte ne remet pas en cause la conclusion inévitable.
Ces dix dernières années sont d'un prix très élevé parce qu'elles sont météoriques, comme des étoiles filantes. Utilement la nature nous a privés, nous les troisième âge, de la grâce et de l'esprit primesautier qui vont si bien aux adultes encore inconscients de leur fatal envol. Cela nous évite de perdre du temps. Nous avons en outre le privilège d'avoir bien rempli nos bagages d'un luxe d'émotions, agencées en visions panoramiques et mêlées aux plaisirs intenses des sauces interdites, secrètes et non conformes. Peurs, hallucinations, défis contre nature, émerveillements, tout y passe. Ces souvenirs stockés dans notre mémoire de rebelle, ne se gâtent en rien avec les années, Ils y gagnent au contraire, comme un vin de grand cru se bonifiant avec l'âge.
Dans ces vagabondages, le présent s'efface pour ne laisser qu'un halo diffus de sons, de formes et de couleurs. Toutes sortes d'images même depuis longtemps oubliées, apparaissent alors dans mon ciel intérieur, pour surgir soudain, surprenantes par leur précision métallique. Elles sont comme des photos anciennes patinées par le temps mais au piqué irréprochable. Elles ont gardé en moi leur signification épurée, essentielle et brûlante.
Et c'est là bien sûr, que resurgit Van Dongen et sa Lucie d'un autre âge. Le portrait me frappe au plexus. Pour moi, cette irradiante créature est sortie de je ne sais quel bordj écroulé en bordure de l'erg, environné de séguias ensablées et de palmiers couchés par la violence calcinée du sirocco. Dans les chambres désertes, des tapis disparaissent sous la poussière alors que les portes battent de désolation. C'est à ce moment glauque et miraculeux que m'apparaît la femme incandescente. Celle du portrait. Elle ne dit pas un mot et me regarde comme si elle m'attendait depuis toujours, avec juste une nuance tendre de reproche.
C'est à cet instant précis que je me souviens fort bien d'être passé de l'autre côté d'un miroir rendu flou par les chiures de mouche et l'argenture écaillée. Comme dans un film de fiction, je restai interdit dans cet ailleurs imprévu, les yeux agrandis par l'étonnement et le désir. J'accédais dans l'instant à un monde nouveau.
Par la suite, j'ai supporté beaucoup de tempêtes de sable et navigué à travers des solitudes diverses, parfois incandescentes. Je suis retourné aussi plusieurs fois dans ce bordj en ruines, qui abritait des khammés amaigris et désoeuvrés, mais je n'ai plus jamais rencontré cette sidérale mutation.
A
11:16 Publié dans Actuelles, Chants de Noroît, poésie, politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | |
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13.04.2011
Amours impassibles
Il ne sert à rien aux aveugles de parcourir les cimes. Ils ne font pas de différence entre le jaillissement phallique des séquoias géants et la mollesse des saules vautrés dans les mares putrides. Ils piétinent sans le savoir les capillaires, les nombrils de Vénus et les myrtilles. Ils ignorent les buissons troubles où les frelons font leur miel parmi les amanites aux relents de tubéreuse. Ils sont sourds aux chuintements érotiques des batraciens, tapis dans leurs terriers humides. Ils dédaignent les arbouses trop mûres qui pleurent d’être enfin cueillies. La vie est une pensée sauvage aux tréfonds des mythes qui s’échangent de cavernes sombres en cavernes sombres depuis le paléolithique, et peut-être avant.
Avec l’âge, les bandeaux tombent et les garrots se dénouent. Les poètes acrobates marchent sur les fils et s’élancent dans leurs trapèzes, ils pirouettent autour des mâts métalliques et trépignent sur les trampolines. Ils captent la fulgurance de l’air et vibrent comme des vitres aux limites. Les échos vont de branche en branche et les oiseaux tantôt faucons, tantôt pinsons, font pleurer les violons et grincer les trombones et les clairons. L’orphéon troublant remplit de tumulte l’azur et explose l’orage dans un long cri, cyclonique et violent. Les femmes repues aux formes pleines tombent de sommeil et de félicité, pendant que leurs hommes amaigris lancent vainement vers le ciel leurs bras d’orgueil impuissant. Ensemble, ils s’abandonnent pour la fin des temps.
Par moments, au comble de la sérénité, je me vois moribond, avec la voix hésitante et le terne regard de ceux qui s’éloignent. Tout le jour j’ai scruté l’horizon et interrogé les dieux des Ecritures. Il n’y a ni archevêques, ni ayatollahs, ni mandarins. Tous les rois mages sont muets. Je n’ai pas de vérités, seulement des certitudes. A cet instant, véritable héros à l’antique, je fais des vœux pour que mon corps parte en flammes très hautes au bord du Gange, dans un brasier activé par des chamanes, des hindous faméliques aux yeux graves. L’odeur est puissante, d’encens et de chair consumée. Dans les cendres encore chaudes, je prie pour qu’une diva lascive au cœur tendre recueille en douceur les quartz vitreux de mes amours impassibles.
10:56 Publié dans Chants de Noroît, poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, poésie, acrobate | |
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08.04.2011
Ascension ultime

A mesure que je monte les sentiers escarpés, poussé par le vent des journées accumulées, le passé s’étale au de là des précipices comme une plaine brumeuse. Je distingue médiocrement les grands fleuves et les routes, et, ici ou là, des forêts sombres et des villes, noyées dans leurs propres fumées. Mon histoire personnelle est comme un grand pays oublié, avec des mers vides et des déserts sacrifiés. De si haut, s’impose la rotondité de notre terre.
Pour me reprendre, je m’accoude par moments à un genévrier torturé qui surplombe des ravins emboîtés. Jusqu’au soir, je cherche un enfant qui s’observe dans l’eau sombre des mares ou bien encore des silhouettes, autrefois familières, qui croisaient mes chemins. Je ne vois que des ombres penchées, soucieuses et pressées. Sous le halo jaunâtre des réverbères, je m’attarde dans les quartiers assourdis par le crachin et je rêve de chambres closes. Au mur je vois des papiers peints avec des navires anciens et puis sur les commodes précieuses, des mappemondes et des sextants, aux éclats de cuivre.
Il faut monter encore et atteindre le prochain col, celui qui rapproche de la mort. Pour adoucir l’épreuve, je trouve une cabane de vieux troncs mal équarris qui protège à peine de l’effroi. Sur le seuil, une femme aux gros seins satinés, gorgés du lait doux du monde, m’attend. Sa taille est un cercle de feu et son ventre un paradis miraculeux, posé là comme le nid des abeilles, bruissant et enivrant. Je tends mes bras reconnaissants et je me rassasie de ma soudaine sérénité.
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05.04.2011
Eloge de la liberté
Seules les femmes libres sont belles. La liberté est belle comme une femme libre, avec des dessous troublants de dentelles pastel. La liberté est majestueuse comme un navire qui quitte le rivage, ni vers le nord ni vers le sud, mais vers le large. Elle est inquiétante comme la mer d'ouest la nuit, qui pousse des montagnes d'eau à la proue en montrant ses dents d'écume.
La liberté est brûlante comme la piste à midi qui serpente entre deux collines de sable rouge. Elle est dure et fragile comme le genèvrier accroché aux versants minéraux de l'Atlas. Elle est courageuse comme l'explorateur qui va cueillir l'Osmonde royale dans les champs de mine, gardés par les cadavres renversés des chèvres déjouées.
La liberté est éprouvante comme le vieux corps qui souffre et qui voit la lumière s'éteindre. La liberté est une énigme qui éblouit quand on ne sait plus ce que sera demain. La liberté pour toujours, est une étoile qui brille au dessus des tableaux géométriques de croix blanches dessinés par la guerre.
Voilà que le printemps s'annonce et je fais des voeux pour que les crocus fleurissent sur les tombes de ses héros..
10:36 Publié dans Chants de Noroît, poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : entrer des mots clefs | |
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27.01.2011
Céline mon amour...
Je n’aime pas qu’on me dise ce que j’ai à penser. Monsieur Klarsfeld a bien sûr le droit d’exprimer des réserves sur Louis Ferdinand et les motifs ne manquent pas. Il n’est pas le seul à trouver que l’écrivain fut un abominable raciste antisémite et que ses Bagatelles sont une insulte à l’humanité. Il y a consensus là dessus. Le seul petit bémol qui pourrait entrouvrir la porte du pardon réside dans les outrances mêmes du verbe qui finissent par lui donner un air de grand guignol. Mais laissons cela, le procès est largement entendu, la haine est bien présente et la vindicte et la rage bien dirigées contre un malheureux peuple confronté au moment le plus douloureux de son existence. Un moment qui restera comme une tache définitive sur l’odyssée de l’homo sapiens.
Malgré cela, je ne peux pas être d’accord avec Monsieur Klarsfeld et ses amis et encore moins avec l’histrion Mitterrand qui s’est soumis à leur réclamation. Qu’un écrivain fasse partie ou non du panthéon des artistes français ne peut pas être de la décision d’un groupe de pression, si légitime soit-il. Un artiste existe dans la conscience des gens tout simplement parce qu’il a su à un moment donné s’adresser à elle et y rencontrer une voie de communication qui a changé leur univers. Nul ne peut nier qu’il y a dans la littérature française un avant et un après Céline, qui pour du coup a inventé une nouvelle façon d’écrire en envoyant les mots comme des balles, dans une sorte de combat inventé lors de sa collaboration avec deux guerres mondiales.
Alors je n’aime pas qu’on me dicte ce que je dois penser, qui est de l’ordre de ma propre liberté, de ma très chère liberté. Je n’ai pas besoin qu’on me dise que Céline est un fantassin laborieux du racisme, je le sais. Je ne veux pas qu’on me dise que tel ou tel écrivain ne peut pas faire partie de nos célébrations parce qu’un ministricule l’a décidé en battant en retraite devant un groupe de pression. On pourrait à cette aune là, multiplier les têtes de turc liées à la vindicte de tel ou tel, en vertu du droit ou de la morale. Cet attentat à la liberté de penser est un tout petit pas, mais un pas quand même, vers la tentation de diriger les esprits et d’instaurer le politiquement correct dans le domaine des arts en général, et de la littérature en particulier.
Autant dire qu’il s’agit de tenter d’enrégimenter les artistes et d’octroyer l’ imprimatur. Je dis aux Klarsfeld et à leurs émules qu’il n’y a pas d’autorité suprême dans la création artistique. C’est à chacun de juger pour lui même en sa responsabilité éclairée. La mémoire ne fonctionne pas à sens unique et l’histoire d’un peuple se partage quoiqu’il arrive, sauf à se désolidariser du tout et y perdre le droit à la parole. Je leur dis aussi que le caniveau regorge de trésors et les prisons aussi. Alors je clame seul et librement, venez tous, Sade, Céline , Bukowski, Genêt, je vous embrasse, vous êtes les premiers combattants de notre liberté.
10:58 Publié dans Actuelles, histoire, poésie, polémique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : céline, shoah, imprimatur, antisémitisme, liberté | |
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