30.07.2011

Ballade au cimetière

 

 

cimetière.jpgLes temps sont durs. Malgré l’été et ses lumières qui jouent sur la douceur paisible de nos rivages, j’ai le sentiment d’engranger des terribles additions qu’il va falloir régler au cœur de la saison froide, sombre et humide. C’est dire si j’ai le moral dans les chaussettes. Pourtant le petit tour que j’ai fait au cimetière de S., pour y accompagner avec toute la famille, les cendres de Jean m’a bien plu. Il est vrai que je suis assez familier des lieux. Les deux ifs centenaires montent toujours la garde à la grille. Ce sont deux beaux arbres d’une belle venue qui donnent toute sa noblesse à ce petit jardin des morts, passé sans relâche au peigne fin du souvenir  par les paroissiens survivants.

 

L’église modeste est admirable de proportions et impose la foi et l’humilité, ce qui est plutôt rare dans les œuvres ecclésiastiques. Je suis entré et je suis resté seul quelques instants dans la grande nef silencieuse. Tout était en ordre : le curé disait la messe en tournant le dos aux fidèles et à la seconde stalle à droite mon grand père veillait au bon ordre des enfants dissipés, dont moi. Marie Rose était à l’harmonium…J’aurais pu m’évader dans la rêverie pendant de longues heures. Les vieux adorent leur petite enfance qui par un effet de symétrie, devient le pendant infantile de leur vieillissement. En matière de cycle vital la courbe en cloche est de règle.

 

L’histoire avance inexorablement. Tous ceux  que j’ai bien connus autrefois sont maintenant allongés au long des allées ratissées de près, père, mère, grands parents, oncles, tantes, voisins et parfois aussi jeunes à la vie injustement raccourcie. J’ai eu quelque difficulté à reconnaître les tombes à cause de ma vue défaillante. On devrait penser à bien écrire les noms, les prénoms et les dates sur les pierres tombales. A ce moment là je me penchai vers ma nièce par alliance, kurde et lumineuse,  jusqu’à présent absolument étrangère à ce vallon du bocage. - Vois-tu Nourselle lui dis-je, quand tu te maries avec un homme, tu dois aussi épouser ses morts ; c’est à dire ici, tout un village.

 

Je repensai alors à un très beau texte, vieux de cinquante ans et écrit par une des rares femmes ibadites ayant réussi à s’échapper de son ksar au coeur du Sahara. De retour au pays, beaucoup plus tard, elle est submergée par l’émotion, non pas à cause des vivants mais des morts. Elle note :  «Bérriane apparaît enfin, mon  pays particulier, là où je me sens libre, là où ce qui m’entoure reflète le meilleur de moi-même. Berriane semble somnoler sous le soleil encore tiède. Elle est assise sur son mamelon avec les terrasses étagées des hauts quartiers antiques. La culminante et caverneuse mosquée affirme l’importance des morts et la domination des principes spirituels. A ses pieds, s’étend l’ interminable cimetière, ombre portée de la cité vivante. Là  se dressent les oratoires et les sanctuaires servant aux solennités publiques, religieuses et judiciaires qui proclament  la fraternité des vivants et des morts… » . Cette coexistence est universelle et beaucoup plus prégnante qu’on ne le croit. Dans nos villes agitées nous avons tendance à l’oublier.

 

C’est dans ces circonstances que l’idée s’est imposée de ma responsabilité nouvelle. Je suis devenu provisoirement l’aîné de la famille, tête de lignée, en liaison directe avec la secte des allongés. Il me faut donc prendre la chose au sérieux. Je recommande à partir d’aujourd’hui que mes cendres à venir soient déposées dans le tertre sous lequel repose mon glorieux père, Aristide,  un gamin mort à trente deux ans « pour la France ». A droite de mon frère, je reposerai comme le morceau enfin restitué  du puzzle généalogique, dessiné au complet.

 

 

11.07.2011

Petit lexique du viol à l'ancienne

putain maure.jpgOn sait que la victime de DSK a été entendue par un centre spécialisé dans l'évaluation médicale des agressions sexuelles. Le rapport officiel a été adressé au Procureur. Je doute qu'il puisse présenter la même richesse lexicale que celui dressé par des matrones vers 1575 à propos du forfait perpétré à Paris par Simon Le Braguard sur une jeune fille de quinze ans, Henriette Pelicier :

 

"Elle a les barres froissées, le haleron démis, la dame du milieu retirée, le ponant débiffé, les toutons dévoyés, l'enchenart retourné, la babolle abattue, l'entrepent ridé, l'arrière fosse ouverte, le guilboquet fendu, le lippon recoquillé, le barbidaut tout écorché et tout le lipandis pelé, le guillevard élargi, les balanaux pendants." (Ambroise Paré, par J.P. Poirier, Pygmalion ed., 2005)


On peut douter de l'authenticité du document qui semble plutôt rédigé par un émule de Rabelais que par de simples matrones. Blague ou pas, la richesse du vocabulaire et sa résonnance poétique, donnent à l'affaire une tournure de gaudriole inspirant une certaine humanité. Ce n'est pas le cas de l'affaire new-yorkaise qui met aux prises des enjeux planétaires et des personnages situés au sommet de la pyramide mondiale des pouvoirs. Quel que soit le langage utilisé, on ne peut que frémir devant la hauteur de la chute. Un tsunami dont on n'a pas fini de mesurer les effets sur ceux qui prétendent gouverner le monde.

 

Au coeur du désastre, l'incompréhensible défense de DSK et de ses partisans malgré des turpitudes avérées. Cette défense, commune aux gens importants et aux gangsters endurcis,  est celle du déni. N'avouer jamais. Ne donner aucune prise à l'accusation. La justice est une machine malhabile et sujette à caution et tôt ou tard, on fera  taire les médisances et les calomnies. Que vaut la parole d'une femme émigrée, noire et analphabéte, probablement prostituée (accusation régulièrement avancée dans les cas de viols) ?

 

Nous assistons maintenant à un développement inattendu, politique,  qui apporte sa solidarité à l'ancienne colonisée, face à un des maîtres du monde. La question pourrait devenir une affaire nationale en Guinée. C'est un triste retour d'expérience pour le patron du Fonds Monétaire International. Au jeu du pot de terre contre le pot de fer, ce retournement risque d'entraîner DSK dans des abîmes géostratégiques qui n'étaient pas au programme de cette,  désormais célèbre,  matinée du Sofitel.

 

Au

 

On

25.02.2011

Camarades algériens, encore un effort !

 

algérie,révolution arabeL’état d’urgence est levé en Algérie. C’est une victoire toute symbolique qui ne va rien changer pour l'instant, à l’exercice restreint des libertés civiques et politiques en Algérie. Bouteflika et son gouvernement  savent depuis quelques semaines que le mouvement « démocratique » qui souffle sur le monde arabo-berbère n’épargnera pas  l’Algérie. Ce matin j’ai écouté avec un grand soulagement les commentaires de Ghassam Salamé,  intellectuel libanais engagé et lucide. Il a raison de distinguer entre les dictateurs des années 70 (Nasser, Bourguiba, Boumedienne) qui ont porté une ambition politique, et les autocrates corrompus, qui ont confondu les biens du pays avec leurs biens propres et que le peuple est en train de chasser (Moubarak, Ben Ali, Khadafi). Le Président algérien actuel est quelque part entre les deux, en tout cas un des derniers héritiers du glorieux FLN, ce qui complique un peu la situation.

 

Ce qui est vrai aussi, c’est que ce qui souffle aujourd’hui est un vent d’exigences morales, libertaires. Ce n’est pas la révolte de la misère, c’est une soif de dignité et de responsabilité. Le pain sec est meilleur quand il est librement consenti. De 1962 à 1986 j’ai passé ma vie active dans les exaltantes hésitations  de la nouvelle Algérie.  Il a fallu passer de sept millions d’Algériens à 33 millions, du Ben Bella idéaliste au  Boumedienne étatiste inflexible. Mes premiers étudiants de 1962 sont maintenant retraités et les derniers de 2000 entrent dans la carrière. Deux ou trois générations de gens formés, cultivés, férus d’informatique et de réseaux sociaux. Ce sont ceux là qui réclament aujourd’hui une vie normale : faute de pouvoir émigrer pour vivre libres ils ont décidé de  faire rentrer la liberté par les fenêtres de leur pays cadenassé.

 

Aujourd’hui  25 février 2011, la donne a changé. Nasser est mort et enterré depuis longtemps et Boumedienne lui même entré dans l'oubli, Sadam Hussein est pendu, les Pharaons sont déchus, Khadafi est devenu fou, rien ne peut plus s’opposer à la vague de modernité qui va soulever le Machrek et le Maghreb. Le tour de l’Algérie est au prochain numéro, on sent des fermentations, on entend des craquements, des appels au courage, on voit la misère mais aussi la volonté d’un peuple jeune qui va prendre ses affaires en main. Aujourd’hui je ressens une immense fierté. Les quelques graines semées là bas vont peut-être trouver un rayon de lumière, germer et s’épanouir. On serait ému pour moins que ça. D’où mes cris du cœur qui sont le contre-chant de l’espoir que j’ai toujours gardé chevillé au corps.

 

Je dis aussi aux gens d’Israël qu’il est urgent pour eux de comprendre la nouvelle situation, je dis aux Glucksman, Lellouche, Marek Halter, BHL et à tous ces intellectuels dévoyés par leur  attachement sioniste, qu’il est urgent d’expliquer qu’il n’y a pas que la charia et les turbans dans les pays arabes. Les arabo-berbères sont des peuples comme les autres qui respirent et qui aiment, qui travaillent et espèrent pour leur famille. Il est urgent d’expliquer encore, s’il devait en être besoin, que les armes appellent les armes et que les meurtres appellent les meurtres. Il faut que les sionistes arrêtent de montrer les dents, les avions, les chars, les raids et les commandos. On peut et on doit se protéger des dictatures par la force s’il le faut,  mais on doit négocier et faire des traités de paix avec les démocraties. L’Union pour la Paix est plus proche que jamais en Méditerranée. L’Etat d’Israël va se trouver au pied du mur, pas celui qu’il a si bien érigé à travers les oliviers de Palestine, mais celui qu’il a impitoyablement construit dans les cœurs.

 

 Illustration : Dilem est un caricaturiste de presse algérien de génie publiant ses dessins dans le journal algérois "Liberté"

22.02.2011

DSK, ça suffit...!

 

khadafi,sarkozy,mam,ollier,dictatures,libyeJe ne peux y voir qu’un complot médiatique. Toute cette semaine  on n’a fait que chanter les laudes de DSK, de mâtines à vêpres et le rusé chanoine du FMI a pu finir la semaine en beauté, en majesté, au 20 heures de France 2. Voilà comment un pur produit de la mondialisation, élaboré par la finance internationale et présenté au G20 à Paris, finit un dimanche soir dans nos assiettes, tout cuit, fin prêt  à être consommé dans les urnes présidentielles de 2012.

 

Pour ce coup magistral, j’y vois des grands chefs qui ont l’habitude de mijoter des rois en coulisse. Ils se cachent en outre opportunément, derrière la prêtresse des années 80, Anne Saint Clair, qu’un facho de ma jeunesse dénonçait comme marchande de soutiens-gorge mais qui par ailleurs est une journaliste de talent et  une habile manipulatrice, ayant les moyens de ses ambitions.

 

Ce qu’a fait cette équipe de grande cuisine  est un coup porté à la gauche , progressiste et intelligente. Alors qu’aujourd’hui le gouvernement Sarkozy est au bord de l’implosion à cause de ses liens multiples avec les dictateurs arabes (Fillon-Moubarak, Alliot-Marie-Ben Ali, Ollier- Khadafi) et de ses improvisations malencontreuses (Boillon à Tunis), notre DSK ramène à lui la couverture sans dire un mot de tout cela et tire la droite du coma, en lui donnant du grain à moudre (DSK-Bobo). Pour soigner sa droite DSK, vient au secours de Sarkozy !

 

Excusez  ma colère, je ne suis qu’un lampiste, pas encore assez mûr cependant pour me faire berner, comme le plus couard des analphabètes. Nos élites ont beaucoup de choses à cacher au bon peuple, on en est restés à l’antiquité, du pain et des jeux, voilà qui suffit aux smicards. Non seulement on fait tout pour berner les gens par des plans de communication rocambolesques, mais on voudrait encore les faire voter pour  des hommes providentiels, autoproclamés.

 

Soudainement avec les révoltes arabes, les dictateurs chamarrés ne sont plus, à l’image de l’ignoble Khadafi, que des épouvantails sanguinaires délabrés, mais le plus fort de tout, c’est que nos propres élites, ministres, présidents de la république et autres tenants de la jugulaire et de la respectabilité civiques, sont épouvantablement nus face à leurs responsabilités.   En dépit de la mascarade ambiante, ils restent résolus à porter beau quoiqu’il arrive.

 

Billet modifié le 29/03/2011, pour le rendre plus compréhensible, l'illustration a également été changée.

03.02.2011

Le pays du Nil à son tour....


Sphinx.jpegQuelques prières, plusieurs morts aussi et de grands rassemblements en place publique et voilà que flotte sur la grande métropole aux Pyramides un brouillard de liberté et de démocratie.  Les Cairotes peuvent maintenant s’accouder un instant, au parapet du pont Ramsès, pour contempler les trente siècles d’histoire que charrie de ses eaux grises le plus beau fleuve qui soit. Trois mille ans pour émerger d’un océan de mythes, de dieux et de satrapes qui ont fait des gens du Nil une population ingénieuse et industrieuse, mais soumise. Les enfants de Toutankhamon, de Néfertiti et  de Cléopâtre ont connu un funeste destin jusqu’à nos jours, qui les fit s’échouer sans gloire dans les bras d’un dictateur sans imagination, benêts bernés trente ans durant.

 

Il semble que le vieux général à l’air idiot, teint en bellâtre italien sanglé dans un costume d’opéra, se laisse pousser lentement mais définitivement  vers la sortie, non sans quelques gesticulations comme d’envoyer des dromadaires pour effrayer la révolte. Je note au passage la ressemblance de ces vieillards, le tunisien et l’égyptien, avec l’allure pathétique de  Berlusconi, cheveux teints, ventre plat, tête droite. Ces gérontes refusent de vieillir et se prennent toujours pour des Casanova. Le machisme méditerranéen est profondément enraciné, jusqu’au ridicule parachevé.

 

Mal leur en prend, car le peuple se souvient des années de vaches maigres les unes après les autres endurées. Les galères s’empilent et les misères s’accumulent, sans qu’on puisse se dire qu’aucun des sacrifices acceptés ne prépare des vaches plus grasses pour nourrir  ses enfants…On n’effacera plus jamais le temps de la misère et des souffrances. C’est la raison sans doute qui rend si faibles ces oligarques conscients de leurs égoïsmes,   ils savent qu’ils ont tiré trop fort sur les ficelles du pouvoir et ils connaissent mieux que personne la noirceur de leur ouvrage. Je crois en conséquence que le vieux dictateur va partir après quelques tentatives déraisonnables, comme celles d’envoyer ses milices provoquer des troubles pour démontrer que sans lui le pays est perdu. C’est la répétition en plus grand du scénario Ben Ali.

 

L’avenir n’est pas rose pour autant. Les habitants du Nil vont devoir improviser. Ils vont devoir se rebeller contre trente siècles de docilité et employer des concepts importés d’ailleurs, souvent étrangers au monde arabe.  Impossible il y a vingt ans la liberté individuelle doit s’imposer aujourd’hui. La télévision et le Web sont devenus les grands canaux de circulation pour les images, les mots, et les idées. Plus personne ne peut arrêter ce déferlement idéologique. Mieux encore, la Grande Amérique qui a mis un homme noir au sommet de son Etat montre que la démocratie n’est pas un leurre. On sait maintenant qu’un fils d’esclave peut présider à des millions de gens blancs, riches, chrétiens et puissants. Cette vérité là  n’est pas la propagande d’un parti, ni même la parole mythique du Coran, c’est un fait qu’on voit, ici et maintenant. Les hommes au turban et au khemis ont aujourd’hui l’air de sortir de la nuit des temps, comme des revenants dans un mauvais rêve. La parole libérée sort des portables et des ordinateurs, et elle va s’imposer pour des siècles et des siècles.

 

Toutes ces Révolutions nous annoncent des temps grandioses. Israël  va devoir à son tour abandonner ses mythes pour se mettre au diapason. Il va devoir oublier que son salut repose sur l’injustice et la violence. Il va lui falloir admettre qu’aucun Etat ne peut s’imposer durablement par ses chars et ses bombes.  L’Iran qui  a frôlé un renversement il y a peu, va devoir aussi reconsidérer sa politique moyenâgeuse et barbare. Le désarmement des uns conduira au désarmement des autres. Le Président Obama fera un second mandat. L’ Union pour la Méditerranée va s’organiser avec une Europe ragaillardie .

 

Et si on entrait dans une nouvelle ère pour la Méditerranée ? Un lac de paix qui se mette à oeuvrer miraculeusement pour l’avenir de ses peuples ?  Bon, je me laisse aller,  je rêve, mais nous avons bien besoin de rêver de la paix entre les peuples… au lieu de nous étouffer avec de la dinde aux marrons.