25.04.2011
Pâques fleuries
Le premier signal du vieillissement, c’est quand on regarde dans le rétroviseur. On abandonne le présent avec une certaine lassitude, engendrée par l’impression sournoise du déjà vu. Des Pâques fleuries (G. de Gouberville) comme celles de ces derniers jours ont déjà existé. L’avertissement du Noël au balcon, Pâques aux tisons nous indique que l’inverse est souvent possible, n’en déplaise aux fanatiques du réchauffement qui voient ses effets partout, qu’il pleuve ou qu’il vente. On a beau dire, ce délire collectif nuit à notre plaisir tout simple de voir nos pommiers en fleurs, ce qui est plutôt normal dans notre bocage. Cette fois-ci sur la côte est, nos arbres fruitiers ont échappé au désastre fréquent du vent d’amont, froid, sec, mêlé d’embruns.
Pour un vieil homme, rien de plus naturel que de reposer son regard à travers un ciel sans nuages pour abandonner sa carcasse disjointe à la tiédeur du soleil de midi. Un de mes jeux favoris, alors que je suis mollement installé dans l’insouciance du sybarite, est d’inspecter les vieilles malles de ma mémoire. Oh ! il n’y a pas là de coffres plombés et cloutés de pirate, ni de luxueux bagages conçus sur mesure pour les grands voyageurs. D’ailleurs, il faudra bien un jour s’interroger pourquoi les voyages et les bagages sont au même titre que l’automobile et la maison, des composantes du statut social et pourquoi beaucoup d’alouettes pathétiques se laissent prendre à leurs miroirs. Il n’y a donc rien de bien riche dans les armoires de mes souvenirs. Je trouve seulement des cartons poussiéreux et des valises élimées, dans lequel s’entassent des preuves de mes migrations intérieures. Toutefois, je ne suis pas très sûr que ces paquets mal ficelés existent vraiment ailleurs que dans ma tête.
Parmi ces vestiges du souvenir, se trouve une vieille boite à munitions qui a du servir à la Wermacht, avec à l’intérieur quelques photos en noir et blanc. C’était au bord d’un ruisseau qui descendait de la petite colline. Le bruit de l’eau sur les galets jouait un air de musique qui portait au plaisir. Le soleil de Pâques, matelassé de brumes tièdes, réveillait comme aujourd’hui la vibrionnante vitalité de ce coin de nature, qui finissait dans l’obscurité mystérieuse des saules penchés sur l’eau noire. Je me souviens des martins-pêcheurs qui sillonnaient l’ombre comme des éclairs. Sur le parapet du pont, Jessica dorait ses bras et ses jambes nues , en faisant virevolter sa robe légère. Tout autour de son regard vert, s’agitaient les boucles épaisses de sa tignasse rousse et l'eau limpide du désir roulait dans ses prunelles adolescentes. Nous avions le cœur à rire et j’essayais d’attraper des têtards dans le creux de ma main.
Nous ne savions pas ce qui allait arriver cet après-midi là, ni l’incendie juvénile, ni la naïveté nue. Cinquante années plus tard, j’en garde la réconfortante empreinte, radieuse et triomphante, qui me fait danser aujourd’hui, malgré mes vieilles douleurs, dans les rayons du printemps revenu.
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13.04.2011
Amours impassibles
Il ne sert à rien aux aveugles de parcourir les cimes. Ils ne font pas de différence entre le jaillissement phallique des séquoias géants et la mollesse des saules vautrés dans les mares putrides. Ils piétinent sans le savoir les capillaires, les nombrils de Vénus et les myrtilles. Ils ignorent les buissons troubles où les frelons font leur miel parmi les amanites aux relents de tubéreuse. Ils sont sourds aux chuintements érotiques des batraciens, tapis dans leurs terriers humides. Ils dédaignent les arbouses trop mûres qui pleurent d’être enfin cueillies. La vie est une pensée sauvage aux tréfonds des mythes qui s’échangent de cavernes sombres en cavernes sombres depuis le paléolithique, et peut-être avant.
Avec l’âge, les bandeaux tombent et les garrots se dénouent. Les poètes acrobates marchent sur les fils et s’élancent dans leurs trapèzes, ils pirouettent autour des mâts métalliques et trépignent sur les trampolines. Ils captent la fulgurance de l’air et vibrent comme des vitres aux limites. Les échos vont de branche en branche et les oiseaux tantôt faucons, tantôt pinsons, font pleurer les violons et grincer les trombones et les clairons. L’orphéon troublant remplit de tumulte l’azur et explose l’orage dans un long cri, cyclonique et violent. Les femmes repues aux formes pleines tombent de sommeil et de félicité, pendant que leurs hommes amaigris lancent vainement vers le ciel leurs bras d’orgueil impuissant. Ensemble, ils s’abandonnent pour la fin des temps.
Par moments, au comble de la sérénité, je me vois moribond, avec la voix hésitante et le terne regard de ceux qui s’éloignent. Tout le jour j’ai scruté l’horizon et interrogé les dieux des Ecritures. Il n’y a ni archevêques, ni ayatollahs, ni mandarins. Tous les rois mages sont muets. Je n’ai pas de vérités, seulement des certitudes. A cet instant, véritable héros à l’antique, je fais des vœux pour que mon corps parte en flammes très hautes au bord du Gange, dans un brasier activé par des chamanes, des hindous faméliques aux yeux graves. L’odeur est puissante, d’encens et de chair consumée. Dans les cendres encore chaudes, je prie pour qu’une diva lascive au cœur tendre recueille en douceur les quartz vitreux de mes amours impassibles.
10:56 Publié dans Chants de Noroît, poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, poésie, acrobate | |
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08.04.2011
Ascension ultime

A mesure que je monte les sentiers escarpés, poussé par le vent des journées accumulées, le passé s’étale au de là des précipices comme une plaine brumeuse. Je distingue médiocrement les grands fleuves et les routes, et, ici ou là, des forêts sombres et des villes, noyées dans leurs propres fumées. Mon histoire personnelle est comme un grand pays oublié, avec des mers vides et des déserts sacrifiés. De si haut, s’impose la rotondité de notre terre.
Pour me reprendre, je m’accoude par moments à un genévrier torturé qui surplombe des ravins emboîtés. Jusqu’au soir, je cherche un enfant qui s’observe dans l’eau sombre des mares ou bien encore des silhouettes, autrefois familières, qui croisaient mes chemins. Je ne vois que des ombres penchées, soucieuses et pressées. Sous le halo jaunâtre des réverbères, je m’attarde dans les quartiers assourdis par le crachin et je rêve de chambres closes. Au mur je vois des papiers peints avec des navires anciens et puis sur les commodes précieuses, des mappemondes et des sextants, aux éclats de cuivre.
Il faut monter encore et atteindre le prochain col, celui qui rapproche de la mort. Pour adoucir l’épreuve, je trouve une cabane de vieux troncs mal équarris qui protège à peine de l’effroi. Sur le seuil, une femme aux gros seins satinés, gorgés du lait doux du monde, m’attend. Sa taille est un cercle de feu et son ventre un paradis miraculeux, posé là comme le nid des abeilles, bruissant et enivrant. Je tends mes bras reconnaissants et je me rassasie de ma soudaine sérénité.
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05.04.2011
Eloge de la liberté
Seules les femmes libres sont belles. La liberté est belle comme une femme libre, avec des dessous troublants de dentelles pastel. La liberté est majestueuse comme un navire qui quitte le rivage, ni vers le nord ni vers le sud, mais vers le large. Elle est inquiétante comme la mer d'ouest la nuit, qui pousse des montagnes d'eau à la proue en montrant ses dents d'écume.
La liberté est brûlante comme la piste à midi qui serpente entre deux collines de sable rouge. Elle est dure et fragile comme le genèvrier accroché aux versants minéraux de l'Atlas. Elle est courageuse comme l'explorateur qui va cueillir l'Osmonde royale dans les champs de mine, gardés par les cadavres renversés des chèvres déjouées.
La liberté est éprouvante comme le vieux corps qui souffre et qui voit la lumière s'éteindre. La liberté est une énigme qui éblouit quand on ne sait plus ce que sera demain. La liberté pour toujours, est une étoile qui brille au dessus des tableaux géométriques de croix blanches dessinés par la guerre.
Voilà que le printemps s'annonce et je fais des voeux pour que les crocus fleurissent sur les tombes de ses héros..
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31.12.2010
Le temps qui passe

Encore une année de passée à soigner ma vieille ferraille déglinguée, une vésicule par ci un oeil par là, enrobés de lumbago. La chance c'est qu'on peut faire avec ou sans. J'en connais bien d'autres qui n'ont pas eu la patience d'attendre, qui roulaient trop vite ou qui mangeaient trop, ou bien encore qui se sont fait braquer par une rupture chromosomique mal intentionnée. En ce début d'année, j'ai une pensée affectueuse pour mes amis défunts, Dieu sait ce qu'ils auraient pu faire de leurs vieux jours !
Etre en vie ne suffit pas. On sent chaque année que le chemin est de plus en plus raide et comme dirait notre inénarrable ministre de l'intérieur, c'est quand il y a de la pente que ça ne va pas. Si encore il suffisait de se laisser descendre, mais non il faut monter. Les âmes bien trempées ne se laissent pas glisser, elles résistent. Elles avancent un pied, et puis l'autre et entre deux enjambées elles ricanent, elles rient jaune. Elles font mine de ne pas y croire et d'en avoir encore un peu dans la culotte, oh si peu, mais assez pour la grande illusion. Alors on gravit péniblement le sentier malaisé du vieillissement. Fêter le temps qui passe est une invention de jeune, sûrement pas de septuagénaire qui s'accroche à la rampe.
Monter oui ! mais pour aller où ? Je ne vois au sommet qu'une immense gare de triage, un terminus. Les passagers ont tout d'un coup la nuque raide et les mâchoires crispées, comme si ils n'avaient plus envie de rigoler. Il y a deux grandes destinations : la classique dans un superbe corbillard à plumets tiré par deux magnifiques chevaux de labour, blancs et dociles. Le cocher est tout en noblesse et en dextérité et j'imagine que les villageoises suivraient mon cercueil la larme à l'oeil. Je préfèrerais que ce soit en été, les femmes sont plus belles, un rien les habille, et notre pays en cette saison chante et verdoie.
Oui, oui Monsieur le Curé je n'aimerais pas que mes obsèques soient tristes ! C'est la raison pour laquelle je ne ferai pas rentrer mon cadavre dans l'ombre fraîche de la belle église; l'odeur d'encens et la fumée des cierges sont des symboles que je laisse aux pénitents. Rendez-vous compte Monsieur l'Abbé puis-je avoir gravi tous ces douloureux degrés pour finir en misérable pécheur? Dommage pour la couleur, la musique, et le cadre qui sont grandioses et éternels.
Alors je partirai comme un faux prophète, reçu devant son feu de gaz-oil par un croquemort sans légitimité, mais ce sera juste un mauvais moment à passer. Une réduction minérale propre et inodore qui tiendra dans une petite cruche romaine que j'ai pêchée chez les Barbaresques sous mon navire et que je conserve depuis un demi siècle pour cette ultime fonction. Ainsi resserré dans cette mémorable cruche que je ferai pendre à la branche la plus grosse de l'if que j'ai planté dans ma cour dans cette intention, je veillerai plus mort que vif aux destinées d'un lieu qui m'est cher et des gens qui y vivront.
L'if vit très vieux, on connaît des sujets de 800, voire mille ans. L'accrochage de mes cendres dans les branches se fera au son d'une musique qui est aussi un gage d'éternité : l'Enterrement à la Nouvelle Orléans de Louis Armstrong et sa bande. Musique de circonstance qui touche aux tripes noires ou blanches et qui accompagnera le flop des bouchons de champagne destiné aux amis et parents qui me feront l'amitié d'être là.
Y seront aussi mon chien, mon âne et pourquoi pas ? sous le soleil ! Tout ça pour vous dire qu'il n'y a rien de triste là-dedans et que je vous souhaite, je nous souhaite à tous, moi y compris, une bonne année !
12:00 Publié dans Actuelles, Chants de Noroît, histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : mort, vivant, amstrong, obsèques | |
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