14.12.2011

L'article de la mort

la mort de Socrate

La mort de Socrate de David


C’est un bel article ! non pas de ces articles de boutiquier, funéraires en l’occurrence,  du genre bouquin de marbre avec photo du défunt, ou bien couronne en cuivre ornée  de fleurs en porcelaine, non pas  non plus, comme on pourrait aussi le penser un article de journal façon épitaphe nécrologique pour disparu célèbre, mais bien celui qui désigne ce moment court et délicat  qui vous conduit de vie à trépas. Je me souviens d’avoir prévenu un chirurgien, « votre patient est en train de passer… », je m’étais heureusement trompé, mais j’ai gâché sa croisière au praticien.


On dit  parfois de notre voisin ou de notre arrière grand mère qu’ils ont passé l’arme à gauche, c’est une façon militaire d’envisager les choses. J’ai relevé aussi dans Gilles de Gouberville, qu’il écrivait de son meunier écrasé par sa meule « qu’il labourait aux dernières extrémités », jouant sur le mode agricole et agité qui convenait bien à cette époque. Ces expressions qui désignent le passage terminal, le temps fugace de l’agonie,  ont un charme fou, et réjouissent les poètes.

 

Je n’éprouve aucune hâte ni empressement pour l‘issue fatale et si je souhaite qu’elle advienne (car je ne saurais m’y opposer) c’est bien le plus tard possible, après avoir épuisé tous les recours raisonnables. Ce n’est pas une raison pour laisser aller les choses à vau-l’eau et pour se laisser embarquer sans préparation.  Il s’agit d’ une expérience unique, sans itération possible. Le ressenti est sur l’instant définitif et indiscutable. Il faut donc convenir que si on veut rendre son dernier souffle avec un minimum de confort, il faut y penser avant,  comme disent les motards de la police aux chauffards qui refusent de payer leurs contraventions.

 

Le temps paraît révolu ou l’article de la mort s’accompagnait pour le moribond d’insupportables souffrances. On ne laboure plus aux dernières extrémités. Aujourd’hui il faut compter avec la morphine et diverses substances. Le mourant s’endort. J’essaie d’imaginer cet instant précis où on emprunte un long corridor, que je verrais bien comme un couloir d’hôpital, celui qu’on parcourt dans certains sous-sols pour se rendre  au bloc. Il y a des avantages :  vous n’avez ni le bruit du chariot ni la face hilare du brancardier qui drague les infirmières au passage. Croyez moi les brancardiers sont des bellâtres musclés qui plaisent aux dames. Il n’y a pas de portes latérales dans ces sombres coulisses, pas d’échappatoires, seulement une porte définitive, qui barre le bout de la coursive et que vous voyez se rapprocher avec une certaine curiosité, peut-être aussi avec un mélange de terreur et de fatalisme.

 

Je suppose que ce sont dans ces derniers instants que vous lâchez la rampe, engourdi par le silence ouaté à travers lequel vous parviennent  quelques notes de musique séraphique et des mots d’amour glamours, arrivant de très loin, murmurés par quelqu’un qui vous aime. Pour le coup, vous n’avez plus rien à faire, le couloir est en pente, vous vous laissez glisser par consentement à la pesanteur et à l’irrémédiable. Il vous est impossible de vous retourner et de remonter au point de départ. Vous vivez vos derniers instants d’homme entier. Car de toute évidence, dès que vous passez  la porte du fond, vous rendez l’âme. Par quel déchirement ou quel décollement ? nul ne le sait. Ce qui se passe derrière cette porte blindée est un irritant miracle, aussi funeste soit-il.  

 

Quelques instants plus tôt, on vous a changé de chambre car les personnels de santé ont vu sur vous les griffures de néant. Il n’est pas nécessaire de faire peur à votre voisin de lit. La mort des autres est déprimante, beaucoup plus que votre propre mort qui est la solution, longtemps interrogée,  d’une énigme qui dure depuis votre naissance. Rien ne doit devoir entraver le déroulement du mystère, qui est une affaire toute personnelle, à vrai dire. Quelques minutes, quelques heures plus tard, vous aurez rendu votre dernier souffle. Dans cet ultime moment,  il y a donc bien deux notions, celle du passage d’un état à l’autre et celle du dernier soupir expiré.

 

J’imagine que le changement d’état est une sublimation  identique au passage de la glace à la vapeur,  vous passez de vif à mort, directement, sans phrases. Vous êtes encore chaud et subrepticement vous sentez une sorte d’ankylose, qui annonçe la raideur cadavérique, l’immobilité, la froideur, l’absence de sentiments. Vous vous retrouvez finalement,  sans y avoir vraiment consenti, entre les mains d’improbables thanatopracteurs qui vous donnent bonne figure en adoucissant votre sourire et en ajoutant un peu de couleur à vos joues, que le sang a désertées. Vous êtes là sans y être,  puisque vous ne comprenez rien à la situation, même si vos proches ou vos voisins viennent jeter un œil et font comme si. Ils parlent bas. On vous respecte infiniment plus mort,  que vivant.

 

Ainsi confortablement installé dans votre alvéole funéraire, sagement enveloppé dans votre linceul et les mains jointes, il faut bien avouer qu’il vous manque quelque chose, puisque vous avez rendu l’âme. Et ça c’est quand même le coeur du problême !  le crash s’est déroulé au moment ou la porte blindée du fond s’est ouverte devant vous  et s’est refermée dans votre dos. Bon ! soyons francs,  personne n’a vu s’envoler un dernier souffle : si il existe,  il est incolore et inodore, absolument silencieux et se déplace comme un esprit. Justement ! Nous y sommes ! ce qui s’est envolé derrière la grande porte c’est votre incoercible esprit, brutalement libéré, envolé,  qui a choisi ce moment difficile pour vous abandonner sans retour possible. Vous l'aviez cultivé rebelle et il vous le rend bien en s'éclipsant sans aucun regret.

 

Vous ne pouvez plus ni sourire, ni pleurer, ni vous poser des questions, ni taquiner vos petits enfants. C’est tout à fait ça,  le vrai malheur. François Mitterrand a mystifié son monde en disant qu’il croyait aux forces de l’esprit qui  s’éternisaient après le grand saut. Je suis comme lui,  je crois très fort à ces  forces là. Je  suis même convaincu que ce sont les seules qui vaillent et que ce sont elles  qui nous mènent au plus loin dans les manufactures de l’humanité. Mais que diable, évitons les conte-sens, il s'agit des forces de la vie, pas de celles de la mort.  Les forces de l’esprit sont  malheureusement celles qui vous abandonnent quand vous cassez votre pipe. L’esprit des morts lui, n'existe que dans le souvenir des vivants. On le voit planer dans les cimetières silencieux par les beaux matins de décembre, comme ces  nappes  de brume légère et impalpable qui survivent aux nuits glaciales des longs hivers qui s'annoncent.