13.08.2010

Lumbago sur les ondes

cow-boy.jpgLes lecteurs qui me font l'amitié de consulter mon blog ont du penser que j'étais en vacances. Il n'en est rien, j'étais seulement en panne d'Internet comme on dit, aggravée par un lumbago en chair et en os qui m'a ôté pendant quelques jours mes capacités de réaction. Tout semble vouloir rentrer dans l'ordre.


La période était mal choisie, c'est la saison des expos, des rencontres, des conférences. Je suis impressionné par le bouillonnement culturel qui anime notre Val de Saire. Bien sûr la créativité populaire ne mène pas directement au génie, mais aucune de ses manifestations ne peut être ignorée ou méprisée.


Parfois, mon âge m'autorise à jeter un oeil sur le temps passé. Pour nous autres les petits paysans (ou plus exactement les petits gars de la campagne) l'éducation artistique se limitait au calendrier des postes fidèlement pendu à un clou dans l'embrasure de la fenêtre et aux concerts de la fanfare du village qui jouait plan, plan, rataplan, plan, plan. Pour les bons paroissiens, il fallait ajouter les statues en plâtre de l'église et les cantiques. A dix ans, Marie Rose l'organiste me procurait plus d'émotions par l'éclat mauve de ses yeux que par les accords liturgiques de son harmonium.


Nous éprouvions également la force de l'expression artistique devant les monuments aux morts. Ces hideuses colonnes ont envahi nos moindres villages après 1918. Elles exaltaient les vertus de courage et de revanche mais peut-être aussi ont-elles fait naître chez moi, l'anti-militarisme et la haine de la guerre. Elles servent encore aujourd'hui de point de ralliement à nos gueules cassées et à nos porteurs de drapeaux. J'en profite pour dire à ces automates du souvenir, que la plus grande désolation rageuse de ma vie a été de lire en public et devant eux, les vivants, le nom de mon père mort.

 

Ces émotions trouvaient leur illustration et leurs compléments dans la visite des cimetières qui ont toujours été le théâtre des plus éloquentes manifestations saint-sulpiciennes. On y met en scène quotidiennement tout un mobilier funéraire dont on peut discuter l'élégance mais pas la force d'expression. Si aujourd'hui mes promenades dans les cimetières sont un redoutable tête à tête avec l'âme de nos ancêtres, elles étaient dans mon enfance un consternant spectacle de désolation morbide à fuir au plus vite.


Donc, dans notre imaginaire de l'époque, il n'y avait point de Palais de l'Opéra, ni de Comédie Française. Nous étions ainsi privés de toutes les cathédrales spirituelles et intellectuelles et du même coup de toute l'éducation à la royale grandeur des arts et des lettres qui est à la base de la robuste constitution de nos élites républicaines. Nous manquions ainsi la première marche universitaire qui menait  à l'agrégation. En succédané, nous avions les fêtes de patronage animées par Monsieur le Curé. Cette lacune était exactement  celle qui frappe nos jeunes issus de l'immigration aujourd'hui.


Nous n'avions même pas les ressources du citadin. Le premier transport cinématographique de mon enfance date de la projection du film de John Ford, la "Chevauchée fantastique" dans un petit cirque au bord de la rivière, modeste chapiteau,  comme on en voit encore traîner de nos jours avec un chameau triste et deux poneys fatigués. J'avais dix ans et les coups de fusils me faisaient peur, ces gens de western étaient des brutes et les apaches des coupe-jarret redoutables.

 

L'irruption de la culture américaine dans l'esprit vierge d'un petit paysan ne pouvait pas être sans conséquences. Sans doute fallait-il  que je comprenne qu'un autre monde existait  loin de notre contrée normande et que je devais oublier  mon hameau pour chevaucher à mon tour dans un monde hostile ? Nous y étions préparés par le spectacle de la guerre, ininterrompu depuis notre naissance. Pour mon salut, j'ai rencontré juste un peu plus tard le Lagarde et Michard et toute une escouade de dévoués professeurs.

 

PS/ Je profite de cette fenêtre pour informer que le mardi 17 août je referai ma conférence sur les "Histoires et Légendes du Cotentin", à 18 heures à Quettehou, salle des Expositions.


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