18.02.2009
Chronique du Moyne 12-Les méfaits du Moyne de Saire (suite et fin)
A la fin de ce triste XV° siècle, le manoir était en ruine et ses terres dévastées. La lignée des Giron était éteinte et la famille Quétil vouée aux enfers. Il fallut attendre plusieurs dizaines d'années pour que le Domaine se reconstruise grâce aux efforts des vilains qui rétablirent courageusement les digues et qui labourèrent les champs. Un autre Seigneur venu de Sicile, dont les ancêtres avaient fait les Croisades, bâtit un nouveau Château.
C'était une demeure bien différente de l'ancien manoir, ouverte sur le parc avec des grandes fenêtres et des beaux ornements. Les temps avaient changé. On ne faisait plus la guerre comme autrefois et les mœurs s'étaient adoucies. Un nouveau pont en pierre remplaça l'ancien pont de bois dont les madriers étaient pourris. Autour de l'église bien entretenue et agrandie s'installa un vrai village avec des échoppes et une école. On y trouvait un forgeron, un cordonnier, un boucher, un marchand de tissus et de boutons et plusieurs auberges.
Malgré ce retour apparent à la paix et à la prospérité, le souvenir du Moyne de Saire ne put s'effacer des mémoires. Son fantôme continuait de hanter les prairies et les grèves. Plusieurs personnes affirmèrent avoir vu et croisé une haute silhouette blanche qui leur faisait des grands signes. Quelques uns, plus audacieux, racontèrent qu'ils s'étaient enhardis jusqu'à parler à l'apparition et même la toucher. Ils affirmaient qu'il s'agissait bien du Bénédictin défroqué dont le visage était couvert d'horribles cicatrices et dont les orbites étaient vides.
Ces rencontres avaient toujours lieu la nuit, par temps de brouillard ou de tempête et se produisaient avec des personnes seules, aussi bien des hommes que des femmes. Ceux ou celles à qui c'était arrivé et qui en avaient réchappé, racontaient leur histoire en tremblant. Mais il y avait aussi tous ceux qu'on retrouvait morts le lendemain ou bien ceux qui disparaissaient à jamais dans les flots tumultueux.
On racontait alors que les paroissiens et les paroissiennes qui avaient enfreint les Dix Commandements ou blasphémé devaient s'abstenir de traverser le Pont de Saire après le crépuscule. Plusieurs ramasseuses de coques qui avaient couché avec leur curé furent retrouvées folles sur les grèves . Des paysans qui avaient parjuré Dieu avaient vu leurs tonneaux de cidre changés en eau ou bien leurs vaches laiteuses complètement taries.. Les mariniers qui se rendaient coupables de petits larcins, se voyaient empêchés de retrouver leurs lignes ou leurs filets et les homards étaient changés en cailloux dans leurs casiers.
On avait aperçu nuitamment le Moyne parcourir le cimetière, occupé à ouvrir les tombes et à choisir les âmes qu'il expédiait en Enfer. Le Moyne était particulièrement sévère avec les jeunes filles qui fautaient avant leur mariage en allant s'ébattre les jours de foire avec les garçons de ferme dans les fossés ou dans les dunes. Plusieurs d'entre elles attirées par un beau jeune homme en soutane blanche qui leur faisait des signes d'amitié, se perdirent par les grèves de marée basse et y trouvèrent la noyade et la mort.
Les gens racontaient tout cela lors des longues veillées d'hiver et ces histoires faisaient trembler les grands et les petits. Malgré tout , à mesure que les années passaient les gens du pays s'habituèrent aux méchants tours du Moyne. Le fantôme terrifiant se mua en goubelin plus ou moins débonnaire dont les pièges et les farces faisaient rire, souvent aux dépens de la victime. On oublia qu'il s'agissait d'une créature du Diable et on considéra de plus en plus qu'elle était le fruit des hallucinations des malheureux qui forçaient sur la bouteille ou qui avaient l'esprit dérangé.
Aujourd'hui même les témoignages fiables des activités du Moyne de Saire se font rares. Le dernier racontar, qui remonte à 1910 est une sombre histoire de congre qui se serait échappé de la maône d'un pêcheur au lanet. Après que le malheureux ait ramené sa pêche à sa masure et au moment ou il ouvrait le panier pour montrer la superbe prise à sa femme, la bête sauta hors comme un cabri et retourna à la mer en se moquant des deux vieux, qui demeurèrent les bras ballants, paralysés par la surprise et la peur.
Après maintes recherches sur d'autres dossiers semblables nous avons trouvé une explication à cette désertion de notre fantôme. Nous sommes enclins à penser qu'au fil des siècles la méchanceté et la cruauté du Moyne se sont transformées en une malice débonnaire qui ne faisait plus peur à personne. C'est à ce moment là que Satan a du intervenir, constatant que le piège du Pont de Saire ne fonctionnait plus comme il l'aurait du. Une nouvelle fois le Diable vint rendre visite à notre petit pays. Il saisit Le Moyne de Saire au collet, et l'entraîna pour l'éternité dans les ténèbres.
Depuis cela la petite rivière peut couler en paix à travers champs et bois jusqu'à la grève. Mais nous devons nous garder de tout oublier car du jour au lendemain, la bête immonde peut revenir sans crier gare et trouver un successeur au vieux fantôme. ( 1 )
( 1 ) Nous venons d'apprendre qu'un vieux Révillais notable considérable et tout à fait digne de foi détenait des photographies, qu'il aurait prises lui même et de nuit sous le Pont, sur lesquelles on discerne une sorte de capucin sans visage.
Réville et Teurthéville, 2008
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Chronique du Moyne 11-Le règne du Démon

Après ces évènements extraordinaires rien ne se passa plus comme avant. Giron qui avait festoyé plusieurs jours au Château avec sa compagnie repartit avec le trésor maléfique que le diable avait laissé lors de sa mémorable visite. Il courut le pays pendant quelques semaines en faisant valser les pistoles. L’affaire du Château finit par s’ébruiter et il devint notoire que Giron se trouvait en possession d’un trésor considérable. Par prudence le Sire enterra secrètement ses coffres au pied d’un grand faisnier de la forêt de Brix.
Cet arbre lui avait été indiqué pour avoir des vertus magiques par un sorcier du Teil, mort quelques années auparavant . Ce hêtre majestueux avait le pouvoir d’éloigner les esprits et de faire fuir les mortels, car on avait gardé le souvenir de plusieurs manants qui avaient été foudroyés là un soir d’orage. Giron se fit aider par son garde-chasse borgne , l’horrible Mal-Oeil, pour creuser un trou profond qu’il recouvrit de plus d’un mètre de terre après avoir déposé ses coffres. Il dissimula le tout par des herbes et des feuilles mortes. Lorsque l’opération fut terminée il prit la précaution d’occire son serviteur . Il se débarrassa du corps en le jetant dans un puits, à plusieurs lieues de sa cachette. On crut alors qu’un braconnier était l’auteur de l’assassinat .
Pendant ce temps la compagnie du vieux Giron n’avait fait que s’agrandir en attirant de toute la contrée les soudards et les pique-assiette. Ceux-ci devenaient chaque jour plus gourmands et plus exigeants. Le Sire tenta bien de restreindre les dépenses, mais les lansquenets et les putains devinrent agressifs et menaçants. Un soir qu’ils fêtaient dans la salle d’armes de la forteresse de Gonneville, le Châtelain de la place, désargenté, entreprit de se saisir du trésor. Il réunit une petite troupe qui lui était toute dévouée et s’empara de Giron. Le vieux Sire fut empoigné et ligoté dans les caves du Château pour être soumis à la question. Le Sire de Gonneville voulait savoir où l’or avait été dissimulé.
On infligea à Giron le supplice de l’eau et celui des brodequins. Il resta suspendu aux voûtes pendant plusieurs jours par des chaînes et de lourds anneaux de fer. Comme le malheureux ne voulait rien avouer, on lui chauffa les pieds et on lui brisa les membres. Pas un mot ne sortit du gosier de Giron si ce n’est des jurons et des invectives. Excédé, le sire de Gonneville fit chauffer à blanc son four à pain et enfourna lentement le vieux chevalier en lui réclamant son trésor. Rien n’y fit et le Seigneur Giron perdit la vie dans d’atroces souffrances, grillé vif et rôti comme un porc.
Tous les gens du pays surent à ce moment là que le Dieu tout puissant avait livré Giron aux flammes de l’Enfer en expiation de ses impardonnables péchés. Comme des bruits avaient couru sur l’emplacement du trésor, on vit dès ce moment là des gens de toutes sortes, nobles désargentés ou pauvres hères tenaillés par la faim, se répandre dans les campagnes du voisinage et fouiller la terre au pied des grands arbres. Ce fut en vain, nul jamais ne retrouva ni coffre ni or.
Les Chanoines et les Evêques affirmèrent en chaire, y compris dans les cathédrales, que l’or du diable pouvait conduire le pays à sa perte. Ils convièrent chaque Dimanche les paroissiens à prier pour qu’on ne retrouve jamais le Trésor maudit.
Cet hiver là d’autres évènements tout aussi terribles vinrent affecter les gens du Château. A la suite de l’intervention de Satan, don Ramon était devenu de plus en plus secret et tyrannique. Il pressurait les vilains jusqu’au dernier sou et les remplissait de crainte et d’effroi. Plusieurs familles durent fuir par les chemins pour éviter les exactions du terrible Moyne. Au dedans du manoir il abusait de son infâme autorité, soumettant tous ses gens aux lubies infernales inspirées par le Démon.
Celle qui avait le plus à souffrir était la Dame Aurélie, que le diabolique religieux traitait comme une moins que rien. L’abbé Cresté en personne recevait des coups et se voyait contraint de réciter des prières à Satan remplies d’obscénités. Le petit Saufgrain était devenu l’ esclave du possédé et il ne pouvait plus se déplacer qu’entravé par de lourdes chaînes.
Les affaires du domaine allaient de mal en pis, les vaches n’étaient plus traites et les rats qui dévoraient les réserves de grains pullulaient. Au mois de Mars suivant, lors des grandes marées d’Equinoxe, se présenta une énorme tempête de vent d’amont qui faisait suite à plusieurs semaines de pluies ininterrompues. A marée haute la mer démontée enfla et partit à l’assaut des terres.
Elle emprunta l’embouchure de la Saire et envahit toutes les prairies qui jouxtaient le manoir, noyant les vaches et les chevaux. Pendant plusieurs jours on ne sut plus où était la terre et où était la mer, seuls les arbres dénudés et les murs du Château émergeaient de ce spectacle de désolation. Quand la mer se retira il n’y avait plus que boues et que ruines jonchées de cadavres d’animaux.
Devant un tel malheur la Dame Aurélie se réfugia à l’étage du manoir, fermant sa porte au satanique Ramon. Elle se retira dans la tour où seul l’Abbé Cresté venait nuitamment lui rendre visite pour calligraphier des grimoires que lui dictait la Dame. C’est un de ceux-ci qui fut retrouvé enterré dans l’allée du parc.
Aurélie perdait peu à peu la raison, défigurée par une maladie honteuse. Comme elle n’avait plus d’argent, elle n’avait plus d’amis. Les fêtes d’autrefois avaient laissé la place à la solitude et à la désolation. Ses serviteurs l’avaient abandonnée, sauf Piquette qui lui portait des écuelles de plats dégoûtants dans lesquels la souillon ajoutait des immondices. C’était elle maintenant qui avait droit de vie et de mort sur la noble dame. Elle maniait la trique et le fouet pour les motifs les plus futiles. Aurélie passait ses journées dans le froid et l’humidité en pleurant et en tremblant de terreur.
A partir de ce moment Ramon s’enfonça encore davantage s’il était possible dans la noirceur et la cruauté. Par une nuit sans lune, il surprit l’abbé Cresté qui se faufilait dans les escaliers. Avec une rage froide il saisit le curé à la gorge et le traîna jusqu’en haut de la tour pour le précipiter dans le vide. Le corps du pauvre homme s’écrasa comme un sac sur les marches du perron. A cause du vent glacé qui parcourait les salles du manoir, le meurtrier commanda à Piquette un feu monstrueux qu’il alimentait sans cesse avec des énormes bûches. Il avait résolu de tourmenter une fois encore le petit valet en lui brûlant les pieds. Mais la cheminée devint un brasier poussé par les vents de tempête qui incendia les poutres et les chevrons du toit. Bientôt un feu gigantesque vint dévaster tout le Château.
Prisonnière dans sa tour, Aurélie hurlant de terreur fut dévorée par les flammes. Le Moyne chantait et riait en contemplant l’incendie et en écoutant les plaintes épouvantées d’Aurélie. Il avait pris soin d’enfermer dans les cuisines Piquette et Sauf-Grain qui furent à leur tour brûlés vifs sans qu’on leur porte secours. Ils méritaient bien eux aussi d’aller en Enfer. Bientôt tout redevint silencieux, on entendait seulement de loin en loin une poutre qui s’effondrait ou une pierre qui se détachait des murailles.
Quand tout fut terminé , le Moyne se tourna à nouveau vers son sinistre Maître Lucifer et implora son aide. Celui-ci se manifesta sous la forme d’une chouette énorme qui vint se percher sur son épaule. L’oiseau démoniaque tout gris et noir avait des cornes au dessus de deux gros yeux ronds qui lançaient des éclairs . L’animal lui tînt tout un discours. Tu vois Moyne quelle est la puissance de ton Seigneur Satan. Les mauvais sorts que j’ai répandus sur les terres du manoir ont eu de terribles effets. Tous tes ennemis sont morts, Giron, Mal-Œil, Cresté et tous les autres. Ta complice Aurélie va trouver une bonne place dans le feu de l’Enfer et elle pourra tout à loisir se réjouir avec mes diablotins.
Je te dois des louanges pour la manière dont tu as exécuté mes ordres en respectant mes plus sombres desseins. Je pourrais t’accorder une place éminente dans mon Royaume. Tu siègerais à mes côtés pour organiser et améliorer encore les forces du mal. Néanmoins je te dois bien quelque reconnaissance pour m’avoir si bien servi. Je t’autorise donc à rester sur terre à la seule condition que tu demeures mon excellent ministre. Ton devoir sera de pourvoir mon royaume en âmes pénitentes. Pour ce faire tu monteras la garde au Pont de Saire pour l’éternité et par tous les temps. Tu enrôleras tous ceux et toutes celles qui auront quelques mérites. Souviens toi bien de mes recommandations. Tu ne dois laisser aucun ou aucune misérable m’échapper. D’ailleurs je serai toujours derrière toi et je veillerai à ce que tu exécutes ta tâche avec une précautionneuse minutie. A la moindre incartade tu rejoindras en Enfer la foule innombrable des damnés pour l’Eternité.
A ces mots l’oiseau sinistre se fondit silencieusement dans la nuit.
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