18.02.2009
Chronique du Moyne 11-Le règne du Démon

Après ces évènements extraordinaires rien ne se passa plus comme avant. Giron qui avait festoyé plusieurs jours au Château avec sa compagnie repartit avec le trésor maléfique que le diable avait laissé lors de sa mémorable visite. Il courut le pays pendant quelques semaines en faisant valser les pistoles. L’affaire du Château finit par s’ébruiter et il devint notoire que Giron se trouvait en possession d’un trésor considérable. Par prudence le Sire enterra secrètement ses coffres au pied d’un grand faisnier de la forêt de Brix.
Cet arbre lui avait été indiqué pour avoir des vertus magiques par un sorcier du Teil, mort quelques années auparavant . Ce hêtre majestueux avait le pouvoir d’éloigner les esprits et de faire fuir les mortels, car on avait gardé le souvenir de plusieurs manants qui avaient été foudroyés là un soir d’orage. Giron se fit aider par son garde-chasse borgne , l’horrible Mal-Oeil, pour creuser un trou profond qu’il recouvrit de plus d’un mètre de terre après avoir déposé ses coffres. Il dissimula le tout par des herbes et des feuilles mortes. Lorsque l’opération fut terminée il prit la précaution d’occire son serviteur . Il se débarrassa du corps en le jetant dans un puits, à plusieurs lieues de sa cachette. On crut alors qu’un braconnier était l’auteur de l’assassinat .
Pendant ce temps la compagnie du vieux Giron n’avait fait que s’agrandir en attirant de toute la contrée les soudards et les pique-assiette. Ceux-ci devenaient chaque jour plus gourmands et plus exigeants. Le Sire tenta bien de restreindre les dépenses, mais les lansquenets et les putains devinrent agressifs et menaçants. Un soir qu’ils fêtaient dans la salle d’armes de la forteresse de Gonneville, le Châtelain de la place, désargenté, entreprit de se saisir du trésor. Il réunit une petite troupe qui lui était toute dévouée et s’empara de Giron. Le vieux Sire fut empoigné et ligoté dans les caves du Château pour être soumis à la question. Le Sire de Gonneville voulait savoir où l’or avait été dissimulé.
On infligea à Giron le supplice de l’eau et celui des brodequins. Il resta suspendu aux voûtes pendant plusieurs jours par des chaînes et de lourds anneaux de fer. Comme le malheureux ne voulait rien avouer, on lui chauffa les pieds et on lui brisa les membres. Pas un mot ne sortit du gosier de Giron si ce n’est des jurons et des invectives. Excédé, le sire de Gonneville fit chauffer à blanc son four à pain et enfourna lentement le vieux chevalier en lui réclamant son trésor. Rien n’y fit et le Seigneur Giron perdit la vie dans d’atroces souffrances, grillé vif et rôti comme un porc.
Tous les gens du pays surent à ce moment là que le Dieu tout puissant avait livré Giron aux flammes de l’Enfer en expiation de ses impardonnables péchés. Comme des bruits avaient couru sur l’emplacement du trésor, on vit dès ce moment là des gens de toutes sortes, nobles désargentés ou pauvres hères tenaillés par la faim, se répandre dans les campagnes du voisinage et fouiller la terre au pied des grands arbres. Ce fut en vain, nul jamais ne retrouva ni coffre ni or.
Les Chanoines et les Evêques affirmèrent en chaire, y compris dans les cathédrales, que l’or du diable pouvait conduire le pays à sa perte. Ils convièrent chaque Dimanche les paroissiens à prier pour qu’on ne retrouve jamais le Trésor maudit.
Cet hiver là d’autres évènements tout aussi terribles vinrent affecter les gens du Château. A la suite de l’intervention de Satan, don Ramon était devenu de plus en plus secret et tyrannique. Il pressurait les vilains jusqu’au dernier sou et les remplissait de crainte et d’effroi. Plusieurs familles durent fuir par les chemins pour éviter les exactions du terrible Moyne. Au dedans du manoir il abusait de son infâme autorité, soumettant tous ses gens aux lubies infernales inspirées par le Démon.
Celle qui avait le plus à souffrir était la Dame Aurélie, que le diabolique religieux traitait comme une moins que rien. L’abbé Cresté en personne recevait des coups et se voyait contraint de réciter des prières à Satan remplies d’obscénités. Le petit Saufgrain était devenu l’ esclave du possédé et il ne pouvait plus se déplacer qu’entravé par de lourdes chaînes.
Les affaires du domaine allaient de mal en pis, les vaches n’étaient plus traites et les rats qui dévoraient les réserves de grains pullulaient. Au mois de Mars suivant, lors des grandes marées d’Equinoxe, se présenta une énorme tempête de vent d’amont qui faisait suite à plusieurs semaines de pluies ininterrompues. A marée haute la mer démontée enfla et partit à l’assaut des terres.
Elle emprunta l’embouchure de la Saire et envahit toutes les prairies qui jouxtaient le manoir, noyant les vaches et les chevaux. Pendant plusieurs jours on ne sut plus où était la terre et où était la mer, seuls les arbres dénudés et les murs du Château émergeaient de ce spectacle de désolation. Quand la mer se retira il n’y avait plus que boues et que ruines jonchées de cadavres d’animaux.
Devant un tel malheur la Dame Aurélie se réfugia à l’étage du manoir, fermant sa porte au satanique Ramon. Elle se retira dans la tour où seul l’Abbé Cresté venait nuitamment lui rendre visite pour calligraphier des grimoires que lui dictait la Dame. C’est un de ceux-ci qui fut retrouvé enterré dans l’allée du parc.
Aurélie perdait peu à peu la raison, défigurée par une maladie honteuse. Comme elle n’avait plus d’argent, elle n’avait plus d’amis. Les fêtes d’autrefois avaient laissé la place à la solitude et à la désolation. Ses serviteurs l’avaient abandonnée, sauf Piquette qui lui portait des écuelles de plats dégoûtants dans lesquels la souillon ajoutait des immondices. C’était elle maintenant qui avait droit de vie et de mort sur la noble dame. Elle maniait la trique et le fouet pour les motifs les plus futiles. Aurélie passait ses journées dans le froid et l’humidité en pleurant et en tremblant de terreur.
A partir de ce moment Ramon s’enfonça encore davantage s’il était possible dans la noirceur et la cruauté. Par une nuit sans lune, il surprit l’abbé Cresté qui se faufilait dans les escaliers. Avec une rage froide il saisit le curé à la gorge et le traîna jusqu’en haut de la tour pour le précipiter dans le vide. Le corps du pauvre homme s’écrasa comme un sac sur les marches du perron. A cause du vent glacé qui parcourait les salles du manoir, le meurtrier commanda à Piquette un feu monstrueux qu’il alimentait sans cesse avec des énormes bûches. Il avait résolu de tourmenter une fois encore le petit valet en lui brûlant les pieds. Mais la cheminée devint un brasier poussé par les vents de tempête qui incendia les poutres et les chevrons du toit. Bientôt un feu gigantesque vint dévaster tout le Château.
Prisonnière dans sa tour, Aurélie hurlant de terreur fut dévorée par les flammes. Le Moyne chantait et riait en contemplant l’incendie et en écoutant les plaintes épouvantées d’Aurélie. Il avait pris soin d’enfermer dans les cuisines Piquette et Sauf-Grain qui furent à leur tour brûlés vifs sans qu’on leur porte secours. Ils méritaient bien eux aussi d’aller en Enfer. Bientôt tout redevint silencieux, on entendait seulement de loin en loin une poutre qui s’effondrait ou une pierre qui se détachait des murailles.
Quand tout fut terminé , le Moyne se tourna à nouveau vers son sinistre Maître Lucifer et implora son aide. Celui-ci se manifesta sous la forme d’une chouette énorme qui vint se percher sur son épaule. L’oiseau démoniaque tout gris et noir avait des cornes au dessus de deux gros yeux ronds qui lançaient des éclairs . L’animal lui tînt tout un discours. Tu vois Moyne quelle est la puissance de ton Seigneur Satan. Les mauvais sorts que j’ai répandus sur les terres du manoir ont eu de terribles effets. Tous tes ennemis sont morts, Giron, Mal-Œil, Cresté et tous les autres. Ta complice Aurélie va trouver une bonne place dans le feu de l’Enfer et elle pourra tout à loisir se réjouir avec mes diablotins.
Je te dois des louanges pour la manière dont tu as exécuté mes ordres en respectant mes plus sombres desseins. Je pourrais t’accorder une place éminente dans mon Royaume. Tu siègerais à mes côtés pour organiser et améliorer encore les forces du mal. Néanmoins je te dois bien quelque reconnaissance pour m’avoir si bien servi. Je t’autorise donc à rester sur terre à la seule condition que tu demeures mon excellent ministre. Ton devoir sera de pourvoir mon royaume en âmes pénitentes. Pour ce faire tu monteras la garde au Pont de Saire pour l’éternité et par tous les temps. Tu enrôleras tous ceux et toutes celles qui auront quelques mérites. Souviens toi bien de mes recommandations. Tu ne dois laisser aucun ou aucune misérable m’échapper. D’ailleurs je serai toujours derrière toi et je veillerai à ce que tu exécutes ta tâche avec une précautionneuse minutie. A la moindre incartade tu rejoindras en Enfer la foule innombrable des damnés pour l’Eternité.
A ces mots l’oiseau sinistre se fondit silencieusement dans la nuit.
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