14.02.2009

Chronique du Moyne 10- L'apparition du diable

 

 

 

 

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Le Moyne n’avait pas étudié pour rien pendant des nuits entières,  l’alchimie, l’exorcisme et la sorcellerie. Sa fréquentation assidue des créatures démoniaques et sa connaissance approfondie des manœuvres occultes lui permirent d’employer les manigances habituelles de l’Empire des Ombres…

 

 

Il avait lu dans les grimoires que nul ne pourrait l’atteindre s’il passait de l’autre côté du miroir, ainsi qu’il est dit dans le Sepher Jetzira de Akiba. Il jeta alors sur son père  un regard terrible où brillaient des flammes de la haine qu’on aurait dites sorties du plus profond de son cœur de fauve. Que le diable m’emporte si j’ai un seul denier à vous remettre ! lança-t-il, Satan qui nous observe sait bien que mes poches sont vides et que je me suis ruiné pour payer vos frasques et vos procès !

 

 

Transfiguré il poursuivit : Le prince des démons, Lucifer lui-même,  est aux aguets pour me venir en aide. Il vous fera payer vos paroles sacrilèges et votre impiété. Le feu éternel lèchera vos habits, il fera grésiller votre graisse immonde et enflammera vos chairs. Dans un grand élan il se mit à genoux en rejetant son capuchon dans son dos et brandit du côté de l’est ses index croisés. Il proféra alors d’une voix sourde :  Monseigneur des Ombres, Prince Belzébuth, je t’en conjure,  viens à mon secours car je suis ton Serviteur !

 

Tel un chamane en transes, le Moyne était devenu raide comme un mort et pâle comme un linge. Dans un dernier effort surhumain il  prononça  la phrase fatidique :

 «Grand Satan je t’en supplie, accepte moi dans ton Royaume .»

 

C’est à ce moment là que vint de loin un immense ébranlement, un grondement sourd d’abord,  puis un tremblement furieux qui fit sonner les cloches de l’église Saint Martin. On aurait cru que la terre allait s’ouvrir sous les yeux de l’assistance terrorisée. C’est par l’immense cheminée qu’apparut  finalement la Bête immonde. On aurait dit  un homme nu en tous points, mais poilu comme un loup et cornu comme un bouc. Ses pattes arrières avaient des sabots fourchus et ses mains se terminaient par des griffes acérées et crochues. Dans son dos battaient mollement des ailes de chauve-souris qui se terminaient par des plumes  noires comme celles d’un corbeau. Cependant le plus épouvantable était sa hure de reptile qui ricanait en vous fixant de ses yeux rouges.

 

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Tous ceux qui étaient présents ont pu sentir son odeur nauséabonde, voir son allure de monstre et entendre sa triste voix qui serrait comme un étau le cœur des mortels. Plusieurs témoignages ont assuré que la bête utilisait le langage des humains.  Moyne, dit-il d’une voix semblable à nulle autre, je te surveille depuis longtemps déjà. J’ai suivi avec satisfaction tes progrès dans la science cachée de l’Empire des Ombres. Je te crois capable de faire de grandes choses si tu entres à mon service et si tu te laisses guider par mes soins. Je vais immédiatement régler à cet imbécile de Giron son problème d’argent, avec lequel je lui souhaite d’étouffer. Et toi tu vas me signer ce parchemin avec ton sang.  C’est une  reconnaissance de dette  par laquelle tu me vends ton âme. Et le monstre jeta sur la table un grand sac de pièces d’or et un rouleau de parchemin avec une dague acérée.

 

 

Toute la compagnie était terrorisée. Les  gens étaient raides et blêmes, y compris le furieux Seigneur de Giron, incapable de faire un geste ou de proférer un mot. Seul le Moyne poussa un immense soupir de soulagement en voyant le Démon arriver à son secours. Il déroula calmement le grimoire et lut à haute voix les mots grossièrement tracés à l’encre des sorciers (mélange de suie et de bave de crapaud avec d’autres ingrédients connus d’eux seuls) : «Je soussigné dom Ramon, Moyne défroqué, vends ce jour mon âme au Seigneur Diable contre une somme d’argent inépuisable remise ici même à Giron et qui me rend quitte de toutes mes dettes. Le Messire Satan décidera des heures, des jours , des mois ou peut-être des années qu’il me reste à vivre ici-bas. A l’échéance il me précipitera dans son royaume. Je m’engage à obéir en tous points aux Mille Commandements de l’Enfer et à me tenir prêt chaque jour aux injonctions de Messire Satan. »

 

 

Sans aucune hésitation le Moyne se trancha un doigt avec la dague posée là et signa de son sang «lu et  approuvé comme il est dit et écrit : signé Ramon, apôtre de Satan».

 

Aussi tôt tracée la signature fatidique, Lucifer car c’était bien lui, battit des ailes et alla se percher sur la plus haute branche des arbres de l’allée centrale . De là il jeta à la ronde des mauvais sorts qu’il sortait de deux pouches qu’il avait sur le dos. Il ricanait et poussait des hurlements de satisfaction en voyant toute l’assistance pétrifiée qui se signait à genoux et pleurait. L’abbé Cresté lui même la face contre terre et les mains jointes était tombé en catalepsie. Quand le Démon eut fini,  un éclair fulgurant vint sillonner les nuages noirs qui s’étaient amoncelés dans un ciel apparemment serein quelques instants plus tôt et la bête prit son envol pour s’évanouir dans les ténèbres.

 

 

 Le Moyne était ainsi devenu le Possédé du Diable. Il était le seul à avoir gardé tous ses esprits. Il se saisit d’une bouteille de vin et but à grands traits. Il faut arroser ça dit-il, me voilà devenu le ministre du Démon et en quelque sorte son Fondé de pouvoir. Il se tourna vers le vieux Giron et lui lança avec  un rire sardonique , buvez mon père à la santé de votre fils, vous vouliez en faire un homme à votre image, il est devenu un démon ! Vous ne pouvez plus rien contre lui, je vous prédis au contraire  que tous les malheurs et toutes les souffrances vont retomber sur votre tête. Tout endurci qu’il était, Giron baissa la tête sans mot dire, car il était certain d’avoir frôlé la mort, une mort aussi épouvantable que celle d’un Antéchrist. Néanmoins, il ramassa en tremblant le sac d’or que le diable avait laissé et le fit ranger sous clé dans un coffre.

 

 

A genoux Aurélie comprit qu’elle aussi avait été jouée par les forces démoniaques et qu’elle avait fauté avec leur authentique représentant. Elle eut l’impression bizarre d’être habitée par une nichée de vipères lubriques qui lui tordaient le bas du ventre. Elle sentit sa gorge se nouer et ses seins devenir flasques comme des outres vides. Elle se tourna avec désespoir vers l’abbé Cresté toujours figé dans un état cadavérique. Elle comprit que toute repentance était inutile et que l’Enfer l’attendait. Ramon enchanté de sa nouvelle identité, vida sa bouteille à lui tout seul car personne n’eut le cœur à trinquer et il sortit de la pièce en chantant comme un damné,  un cantique à la gloire de l’Enfer.

 

 


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