04.01.2009
Chronique du Moyne 7- Le Moyne transforme le château en un épouvantable lupanar

Le Moyne retourne au Château et le transforme en un épouvantable lupanar
Alerté par le Père Abbé des connaissances de son fils et de sa transformation en saint homme, Giron le fit revenir au Château. Malgré son âge, le Sire qui était une force de la nature passait son temps à la chasse ou dans les bouges de Caen et de Rouen. Il venait pourtant de se remarier avec une belle demoiselle, issue d’une grande famille du Bocage, Aurélie Quétil. Il décida de confier l’administration du Château, du domaine et des fiefs à son fils, car tout partait à vau-l’eau. Il lui demanda également de prendre soin de sa fringante et jeune marâtre qui s’ennuyait disait-il pendant ses longues absences.
La rencontre entre ces deux personnages allait produire des effets inattendus. Aurélie tourna le dos d’emblée à ce religieux austère et mystérieux. En l’absence de son mari, elle poursuivit sa vie dissipée avec les hobereaux du voisinage. Elle organisait des fêtes et des concerts qui réunissaient beaucoup de monde. Elle riait et elle jouait. Mais un matin en regagnant ses appartements après une nuit agitée, elle aperçut des ombres furtives s’esquiver de la chambre du Moyne. Elle reconnut trois femmes aux mœurs légères qui fréquentaient le manoir pour les besoins éventuels des invités. Aurélie elle même ne détestait pas les rejoindre pour des parties fines.
A partir de ce jour la jeune Châtelaine porta un regard différent sur l’homme à la tonsure. Elle n’était plus aussi sûre de sa sainteté et de sa chasteté. Le Moyne feint de ne rien voir mais souvent il contemplait la jeune femme à la dérobée avec un demi sourire qui en disait long. Aurélie fut de plus en plus intriguée par la haute stature de cet homme au regard bleu, dur comme le marbre et froid comme un couperet. Elle rechercha sa compagnie plus souvent et chaque fois qu’il était possible, en tête à tête. Plus encore qu’auparavant, elle se maquilla avec excès et élargit son décolleté avec beaucoup d’effronterie.
«Mon cher fils, lui dit-elle un soir avec un mystérieux sourire, j’ai besoin de votre aide. J’ai peur de n’être pas tout à fait en règle avec les devoirs de notre Religion. L’abbé Cresté est bien trop vieux pour répondre à mes désirs et à mes angoisses. Vous avez pu, après toutes ces semaines de vie au Château, juger de mes qualités et de mes très nombreux défauts. Il faut que vous m’aidiez à respecter les Dix Commandements. Je veux que vous deveniez mon confesseur et que vous me guidiez dans la voie du salut».
Ma mère répondit le Moyne en relevant légèrement son capuchon, j’ai vu très tôt que vous aviez besoin d’un homme tonsuré, bien au fait de la religion, pour vous montrer le droit chemin vers le paradis . Nous allons commencer dès maintenant par votre confession. Je vais vous entendre immédiatement dans la petite chapelle où malheureusement personne ne va plus jamais prier. Prenons une chandelle et allons-y sur le champ. Après un long couloir parcouru sans un mot, il se signa avec l’eau bénite et gagna le coin du confessionnal. Il fit agenouiller Aurélie et lui dit : soyez sans crainte ma mère et laissez vous guider.
La suite bouleversa Aurélie qui n’en espérait pas tant de l’onction ecclésiastique. La confession improvisée fut une somptueuse illustration du Péché. Aurélie n’avait jamais imaginé que les chemins du Paradis puissent emprunter des voies aussi voluptueuses. A partir de ce jour, ces deux là devinrent inséparables. Subjuguée par les connaissances ésotériques de Dom Ramon (comme il se faisait appeler dès lors), la jeune femme fut vite entraînée dans l’atmosphère mystérieuse des pratiques d’envoûtement et dans la célébration des sacrifices démoniaques. Le Moyne qui se souvenait des geôles du couvent et de ses supplices ne tarda pas à organiser le Château en lieu de dépravation et de débauche.
Désormais le religieux était devenu le véritable maître et disposait à sa guise des biens et des personnes. Il obligeait les paysans à payer deux fois leur fermage et il exigeait des privautés incroyables de leurs femmes. Il soudoyait les jeunes filles du dehors et abusait au dedans des petites bonnes, nombreuses dans la grande demeure. Avec sa maîtresse il prenait plaisir à donner la fessée aux jeunes valets. Il organisait des fêtes nocturnes qui se terminaient en orgies pendant lesquelles on frappait, on torturait et on abusait des jeunes victimes qu’on faisait taire ensuite pour quelques sous.
Sa marâtre et maîtresse qui avait toujours rêvé de cela allait au devant de ses désirs. Elle conviait effrontément à ces fornications les serviteurs et les domestiques, et tous les gens de force et les lansquenets de passage. Les femmes de mauvaise vie affluaient, attirées par l’argent distribué généreusement. Au milieu de tout ce monde louche, le Moyne prononçait des paroles terribles et se livrait à des expériences secrètes, préparant sans cesse des bouillons qui endorment et des élixirs qui font perdre l’esprit jusqu’au délire. On disait même que certaines de ses potions étaient mortelles.
Pendant tous ces événements étranges, l’espion de Giron, le vieil abbé Cresté, rôdait dans les couloirs vides, comme une ombre, avec l’air de ne rien voir. De temps en temps il se signait furtivement en prenant garde de ne pas être aperçu par cette assemblée diabolique. Il reniflait ici l’œuvre du démon. Il commença alors à rédiger des lettres pour attirer l’attention du Chanoine du Doyenné de Montfarville. Mais c’était en vain, le chanoine lui même assistait nuitamment aux orgies.
Grâce aux lettres de l’Abbé que nous avons retrouvées, nous pouvons attester que le Moyne menait une vie dissolue et satanique. L’une de ces lettres parvenue à l’Evêché fut retrouvée par Mangon et sauvée de l’oubli par le grand Historien Léopold Delisle qui la rangea sous le n°LC 2158 dans les casiers secrets de la Bibliothèque Nationale. Nous ne pouvons nous priver de reproduire ci-dessous sa traduction du latin.
Le XVIII° jour d’octobre 1470, j’étais réfugié dans un coin éclairé de la grande salle du Château pour lire les Evangiles, quand je fus témoin du début à la fin de la scène qui va suivre. Monseigneur, je vous demande de bien vouloir me pardonner de relater des détails indécents et obscènes que la religion condamne, mais mon souhait est que Votre Excellence soit exactement informée. Voilà les faits extraordinaires et diaboliques dont je fus le témoin oculaire direct.
Ce jour là, une petite souillon brune appelée Piquette, tournait avec application une broche où rôtissait en grésillant une belle oie . En arrière du foyer, des marmites ou mitonnaient des soupes et des pâtés, remplissaient l’atmosphère d’effluves appétissantes. Le vilain Moyne assis tout en haut de la table, à la place du maître, souriait d’aise. Il avait son capuchon renversé et sa robe de bure était déboutonnée laissant voir son corps qu’il avait noueux et puissant. Il discourait avec Madame Aurélie qui lui faisait face, outrageusement maquillée et légèrement vêtue..
Le vilain Moyne utilisait des fausses paroles : «Chère belle-mère Aurélie , je vous souhaite toutes les joies qui parsèment le sentier de Dieu et de l’Eglise. Je vous sais gré de suivre avec autant d’exactitude les recommandations de l’Abbé qu’on voit ici présentement absorbé dans la lecture des Evangiles. Je vous dois mes compliments émus pour la modestie avec laquelle vous m’avez ce matin encore accompagné dans mes prières , à genoux devant l’Eternel et confite en dévotion. Voilà bien un jour béni et je remercie le Seigneur pour votre dévouement et votre amitié.»
A ces mots Madame Aurélie répondit avec une humilité feinte. Ah cher confesseur! grâce à Dieu, vous êtes là pour éclairer le sentier de ma vie. Avec ce mari toujours absent qui partage son temps entre les rapines et les coquines des cours du royaume, j’aurais pu finir recluse comme une nonne ou bien jetée aux oubliettes comme une catin. Avec vous, cher ami les jours qui s’égrènent et les saisons qui passent apportent leur train de divertissements. Grâce au Ciel votre dévouement au Seigneur est sans limites.
A ce moment là, la petite Piquette qui avait retroussé ses jupes pour mieux profiter des braises, laissa tomber la cuillère de bois dans le lèchefrite. Elle eut un petit rire nerveux en gardant les yeux baissés, comme si elle voulait s’immiscer dans la conversation. Ce faisant elle renversa par mégarde un peu du grand chaudron qui mitonnait sur les braises.
Mademoiselle Aurélie en fut vivement contrariée et s’en prit méchamment à la maladroite. Que faites vous là espèce de pimbêche qui ne pouvez rien toucher sans renverser ! La maîtresse se saisit du faisceau de genêts bien secs qu’on utilisait pour ramasser les cendres du foyer et entreprit de corriger la malheureuse, la frappant sur les jambes et le dos assez doucement au début et forcissant à mesure que la pauvresse poussait des cris de douleur. Le Moyne ne resta pas insensible à cette séance de correction. Il agrippa la jeune fille par les cheveux et la traîna sur le sol avec violence tout en lui arrachant ce qui lui restait de guenilles cachant encore sa nudité.
Aurélie redoubla ses coups en invectivant la petite sotte. Voyez moi ça ces bonnes à rien se mêlent de tout et écoutent aux portes sans rien laisser paraître !. Il n’y a rien de mieux qu’une bonne fessée n’est-ce pas mon cher Moyne pour ramener cette petite vermine à de meilleurs sentiments ! Sous les coups, les chairs tendres se fissuraient et éclataient et la misérable pénitente criait grâce en suppliant qu’on arrêtât son supplice. Le Moyne ricanait atrocement et semblait prendre un plaisir démoniaque à la torture.
A ce moment je redoublai de prières en détournant mes regards, habitué que j’étais aux débordements des deux diaboliques créatures. Mais tout soudain, aussi vrai que je suis votre serviteur, le Moyne se changea en un animal affreux semblable à un bouc en rut, cornu et noir de peau, avec une tête d’homme. Il bavait en éructant des paroles obscènes et il affourcha incontinent la pauvre Piquette qui s’était réfugiée dans les robes de Dame Aurélie.
Dans cet instant le monstre se livra à des pratiques dont seuls les habitants de Sodome usaient dans l’Ancien Testament avant que Jésus vienne sur la terre, pour notre salut. Aurélie elle même fut prise d’une joie sauvage et encouragea le monstre démoniaque dans ses cruels assauts. Dans un concert de cris et de gémissements, la créature maléfique lâcha en vociférant des flots de semence épaisse qui dégoulinaient sur les jambes raidies de sa victime.
Monseigneur l’Archevêque, Excellence, je suis incapable de poursuivre ma narration, étouffé que je suis par l’angoisse et l’indignation. Mais vous en saurez assez quand je vous aurait dit que cette scène se reproduit souvent ici au Château, semblable ou avec quelques différences. Le petit valet Sauf-Grain remplace parfois la misérable Piquette et j’ai même vu que tous les deux ensemble soient mis à contribution.
En vous conjurant de bien vouloir pardonner à votre humble serviteur, je vous prie Monseigneur d’accepter toutes les marques de mon dévouement et l’expression de ma foi en Dieu et en la Sainte Eglise...Implorez Dieu pour mon salut…etc.
Saint Martin de Réville, le dix huitième jour d’octobre 1470
Signé : L’abbé Cresté
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