18.10.2008
Chronique du Moyne 2- Le premier amour

A ce moment Hamon sentit un frisson...
C’est au cours d’une de ces promenades que Hamon croisa le chemin d’une jolie ramasseuse de coquillages, la gentille Mélisse. Elle aussi avait perdu sa maman et vivait seule avec son vieux père, un pêcheur qui gagnait sa vie sur sa barque délabrée en posant des filets et des claies vers Tatihou et Dranguet.
Par un jour lumineux d’avril, Hamon aperçut Mélisse sur la moulière de la Pointe de Jonville, qui chantonnait dans le vent en grappillant des moules qu’elle jetait dans sa maône. Elle soulevait les longs paquets de goémon pour arracher les grappes de coquilles bleues sombres qui se reflétaient à la surface métallique des mares d’eau limpide. Du haut de la dune , bien droit sur sa monture, Hamon contempla longtemps la silhouette légère, ému par la chanson mélodieuse de la jeune fille.
Il voyait la brise gonfler sa robe mal attachée et par bribes, captait quelques notes. Il poussa alors sa jument entre les rochers vers Mélisse qui faisait semblant de ne rien voir. Quel est ton nom jolie jeune fille? demanda courageusement le garçon. Mélisse, mon beau Monsieur. Je suis la fille du pêcheur Heurtevent avait-elle répondu en gardant les yeux baissés. Mélisse qu’allez vous faire de toutes ces moules ? Mais les vendre à ceux qui voudront bien me les acheter, lui répondit-elle dans un éclat de rire, encouragée par tant de naïveté . Du coup elle leva vers lui son regard sans aucune crainte, en le fixant de ses grands yeux clairs. A ce moment, Hamon sentit un frisson qui lui parcourut tout le corps.
D’un seul coup, l’air ambiant lui paraissait plus léger et le vol des goélands plus enjoué. La jument d’habitude si calme agita l’encolure en faisant sonner les grelots de sa bride. Le jeune cavalier saisi par la grâce resta un instant immobile et muet. La jeune fille perçut aussi tôt le petit moment magique laissant transparaître tout l’effet de sa séduction. Sans y penser mal, elle sentit sa poitrine battre et ses reins se creuser. Son regard s’illumina pendant qu’un léger pourpre colora ses joues. A quelques pas de là les vaguelettes sur le sable se renversaient en rubans d’écume blanche et le sable mouillé avait la douceur immaculée des terres vierges.
Hamon venait de tomber amoureux. A partir de ce jour sa vie fut transformée. La vie troublée du Château fut oubliée. Les mines d’espion de l’Abbé le faisaient rire et il devint indifférent aux jurons et aux grossièretés de l’horrible Mal-Oeil. Son propre père, le terrible Giron ne lui inspirait plus aucune crainte . Sa seule préoccupation était de rejoindre la jeune fille pour s’allonger à ses côtés dans les hautes herbes des dunes où ils passaient des heures. Ils échangeaient des projets et des promesses, pendant que la jument broutait les mielles* en hennissant de satisfaction.
Tout le temps que dura cette heureuse période, le jeune homme piquait des deux vers la plage dès qu’il avait un instant. Il allait même jusqu’à aider sa belle à marée basse en arrachant les coquillages de ses mains pour remplir les paniers plus vite. Tous les deux essayaient d’être discrets. Ils se muchaient au pied des rochers en se tenant la main et en se souriant. Ils savaient qu’il fallait éviter qu’on apprenne le scandale d’un amour entre la pauvre poissonnière presque mendiante et le fils du plus riche et du plus puissant Seigneur du lieu. Bien sûr Hamon aurait pu abuser de la jeune fille et la culbuter dans le creux des dunes sans que personne y trouve à redire. Le vrai scandale était qu’il traitait cette fille du peuple comme une demoiselle. Il dérogeait aux devoirs de sa classe et il troublait gravement l’ordre social.
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